Performance

« Fruits of Labour » de Miet Warlop : le métronome détraqué du bonheur

« Fruits of Labour » de Miet Warlop : le métronome détraqué du bonheur

26 février 2017 | PAR Simon Gerard

Derrière un titre minimal renvoyant l’œuvre artistique à un simple « produit de processus », Fruits of labour de Miet Warlop renferme une performance hyperactive, inventive et ingénieuse. Cette création— présentée au Théâtre de Vanves dans le cadre du 19e Festival Artdanthé — donne, le temps d’une petite heure, le la et le tempo du monde, à travers une partition théâtrale et musicale délicieuse et foutraque.

« Beyond the balcony of language »

Dès la très belle scène d’ouverture, Fruits of Labour prétend explorer les pouvoirs du non-verbal, en enjambant « le balcon du langage ». La musique fait partie de ce domaine, et la performance de Miet Warlop pourrait à ce titre s’apparenter à un concert qui brasserait de nombreux thèmes populaires, de la ballade pop au morceau de rock en passant par la chanson folklorique. Non sans humour, les musiciens se jouent constamment de ce qu’ils jouent, en ralentissant par exemple le tempo d’un titre de hard rock jusqu’à lui donner l’allure sonore d’un écoulement organique dégoutant, ou en disposant des tambours sous des écoulements d’eau. La musique est pour Miet Warlop un nouveau champ d’action, dont l’exploration participe de la performance elle-même.

Au-delà de leur talent musical, chaque performer maîtrise l’art du geste avec brio. Leurs allures respectives y sont pour quelque chose : Tim Coenen, batteur déjanté à l’œil ahuri, est une hybridation d’Iggy Pop, Francis Lalanne et Mads Mikkelsen. Les autres musiciens, aux allures de métalleux juvéniles exagérément chevelus, alimentent avec plaisir les clichés liés aux concerts de rock, du sourire ravageur à la pose provocante en passant par l’inévitable recoiffage de mèche rebelle. Musique et geste : autant d’éléments non-verbaux qui pourtant font sens, et sur lesquels Fruits of Labour nous invite à nous pencher pour en découvrir l’intérêt, la force et le potentiel.

Work in progress

Même lorsqu’ils ne sont pas occupés à jouer, les musiciens qui donnent vie à la performance de Miet Warlop sont affairés. Têtes baissées, cheveux tombant, pas rapide, ils arpentent le plateau dans l’urgence, et branchent, positionnent, activent et désactivent l’innombrable foule d’objets qui les environne. Les objets, comme les performeurs, sont en mouvement constant, à commencer par une sphère ivre qui roule sans fin sur scène, animée par un mouvement autonome et aléatoire. On devine dans le travail de l’artiste belge un intérêt pour ces matériaux bruts, pas ou peu transformés, que la main, mêlée à l’imagination, peut métamorphoser à sa guise. En témoigne la présence sur scène d’un gigantesque bloc de polystyrène, que la pensée des acteurs transforme tantôt en taureau, en crucifix ou en instrument de musique… D’étranges machines s’ajoutent enfin à cette nomenclature scénique, telles que des plateaux et piquets rotatifs, un cube lanceur d’eau colorée, une platine vinyle et son disque en plâtre…  La scène de Fruits of Labour est un atelier de travail débordant d’énergie, dans lequel chaque élément — humain ou non — renferme en puissance une multitude d’effets et de situations scéniques jubilatoires.

L’action comme remède

En invitant le monde à enjamber « le balcon du langage » au moyen d’un travail scénique survolté mêlant le théâtre d’objet et la performance musicale, Miet Warlop et ses compagnons de scène ouvrent un accès universel à la joie et au rire. Fruits of Labour est un « painkiller », pour reprendre le refrain d’une de leurs musiques : un remède aux maux, une porte d’accès à la joie pure et simple. Un message simple est délivré : l’action est le moteur de la vie. Le fruit du travail se suffit à lui-même, et constitue la source du bonheur. À sa manière, Miet Warlop fait résonner le magnifique avertissement de Bertolt Brecht dans Contre la Séduction :

La vie est à son comble :
Elle n’est déjà plus prête.

Et après, il n’y a rien.
Travaillez donc, crevez vous !
De quoi, encore, avez-vous donc peur ?
Comme toutes les bêtes, vous mourrez
Et après il n’y a rien.

Infos pratiques

Comédie Framboise
Compagnie l’Héliotrope
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