Opéra

DU SEXE, DU FRIC, DES FLINGUES ET MOZART

DU SEXE, DU FRIC, DES FLINGUES ET MOZART

04 mai 2018 | PAR Nicolas Chaplain

La Komische Oper de Berlin présentait pour la dernière fois le sulfureux Enlèvement au sérail de Mozart dans la mise en scène redoutable de Calixto Bieito, intense, crue et stupéfiante.

C’est avec une lecture audacieuse et radicale, une interprétation âpre et féroce de L’Enlèvement au Sérail de Mozart que Calixto Bieito avait subjugué ou ébranlé le public et la critique en 2004 à Berlin, exacerbant la violence et la noirceur contenues dans le livret, proposant une réflexion contemporaine sur le désir et le pouvoir.

Calixto Bieito transpose l’action dans un peep-show, un bordel où règnent irascibilité, machisme, publisexisme, alcool, fric, sexe impétueux et lugubre. La chair est exposée dans des cubes vitrés dans lesquels se trouvent divers accessoires de BDSM. Les filles portent des bas résilles, guêpières, perruques et talons hauts.

Dès l’ouverture, une femme prend des poses suggestives sur un trapèze. Des lumières roses criardes dévoilent un espace construit sur un plateau tournant. Un lit et une salle de bain. Osmin, un homme de main pervers et dégoutant, interprété par Jens Larsen, extraordinairement investi, court ventripotent et nu après une fille avec laquelle il se vautre dans le lit avant de prendre sa douche tout en chantant : « Celui qui a trouvé une amoureuse (…), s’il la veut toujours fidèle, qu’il enferme bien la belle. »

Belmonte arrive au sérail, banal et timide avec son pantalon ample et ses baskets. Il retrouve Pédrille, qui fait les courses, le ménage et vide les poubelles dans les chambres des filles. Ils élaborent un plan d’évasion et Pédrille l’introduit dans le sérail en le travestissant avec une robe moulante à paillettes, une perruque brune sauvage et des bottes en cuir noir.

Avec intelligence et pertinence, Bieito propose une version dépouillée des clichés folkloriques et autres turqueries ringardes que certains metteurs en scènes perpétuent avec paresse. En 2016, Rodrigo Garcia avait également proposé un Enlèvement au Sérail passionnant à la Deutsche Oper et avait représenté cette (més)aventure au sérail comme le moyen pour les héros de se découvrir eux-mêmes, d’échapper aux codes d’une société bienpensante, hypocrite et prude, et, ainsi, sortir plus libres. Le sérail vu par Bieito est un lieu d’enfermement, un lieu terrible où le sexe est suffocant, le désespoir et les frustrations accrus, la cruauté omniprésente. Les scènes de violence effroyables et sanguinaires se succèdent. Par plaisir sadique, Osmin égorge une femme avec un couteau. Puis c’est Belmonte qui assassine un homme. Les protagonistes ne pourront sortir indemnes du sérail. Dès le quatuor qui célèbre les retrouvailles, Belmonte et Constance sont ici sonnés et incapables de manifestations tendres ni de joie.

Selim est un homme mur et séduisant. Un Sardanapale, fumeur et buveur, un « loup » comme il se définit lui-même, un manipulateur accro au sexe brutal et épris de Constance dont il ne supporte pas le refus de se donner à lui. Celle-ci apparait enfermée dans une cage, une laisse au cou, des bleus au bras et sur les genoux. Possessif, Selim menace Constance, la déshabille. Il évoque des fantasmes scatologiques, émétophiles, celui de la faire baiser par un cochon aussi. Son amour pour elle est parfois troublant de sincérité et l’acteur Guntbert Warns dessine un personnage complexe, terrifiant et vulnérable, déprimé et autodestructeur. Avec force, il incarne cet homme pervers mais aussi fragile, en souffrance et parfois touchant.

Dans l’opéra de Mozart, Selim libère avec bonté les deux couples qu’il tenait enfermés. Bieito ne peut évidement pas se contenter de ce finale improbable et tente une adaptation plus cohérente, plus lucide et saisissante. Une fusillade explose. Belmonte tue toutes les filles. Le sang explose sur les vitres et les corps gisent au sol. Selim pointe son révolver en direction de Constance : « C’est le dernier acte, Baby » dit-il, puis dans un moment de démence, il lui tend l’arme et lui demande de le tuer. Il lui redit son amour, veut l’embrasser. Constance tire et Selim tombe au sol. Plus tard, Blonde tue Osmin. Belmonte fanfaronne avec ses lunettes de soleil toc, jette des billets de banque en l’air, danse parmi le chœur (n’est-il pas en train de devenir inéluctablement à son tour un Selim ou un Osmin ?) tandis que Constance s’assied sur le rebord de la scène. Dès les dernières notes de musique, elle se tire une balle dans la tête.

Nicole Chevalier est une chanteuse magnifique et une comédienne superbement engagée, émouvante et tragique. Crânement, elle domine les difficultés de la partition et touche au cœur. L’engagement physique de chacun des chanteurs est incroyable. Leur culot est salutaire. Il manque néanmoins du souffle, de la vaillance aux deux ténors Adrian Strooper et Johannes Dunz. Nora Friedrichs campe Blonde, espiègle et émancipée.

Presque 15 ans après sa création, cette production décapante et pertinente, ne soulève (presque) plus les cris d’indignation du public mais provoque toujours l’effroi. Elle est à l’image de ce que devrait toujours être une soirée à l’opéra, innovante, intense et perturbante.

Photo : Monika Rittershaus

Les notes justes d’Aurélien Richard au Collège des Bernardins
PLK continue son ascension et vise le Platinium
Nicolas Chaplain

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *