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« Parsifal » à l’Opéra de Paris : là où souffle l’esprit, là est le temple

« Parsifal » à l’Opéra de Paris : là où souffle l’esprit, là est le temple

17 mai 2018 | PAR Raphaël de Gubernatis

On n’est pas là dans le saint des saints, à Bayreuth, ou ailleurs sur une grande scène allemande. Mais c’est égal ! Face au rideau de scène encore baissé de l’Opéra Bastille, on se retrouve comme dans une basilique, devant un tabernacle qui bientôt va s’entrouvrir et dévoiler le Saint Graal. C’est Parsifal , le chef-d’œuvre du merveilleux chrétien, le plus mystique des ouvrages lyriques, qui est en ce moment représenté à l’Opéra.

L’esprit de Parsifal, l’Orchestre et les chœurs de l’Opéra, sous la direction profondément inspirée de Philippe Jordan, vont le porter avec ferveur de bout en bout, accompagnés dans cette voie par nombre de solistes. Du prélude à l’extinction de ce « festival d’art sacré », même si les applaudissements autorisés désormais apparaissent comme incongrus et tapageurs à la suite de cette musique sublime, heure après heure, la magie wagnérienne, comme transcendée par une puissance supra-humaine, est ainsi servie avec un bonheur constant par un chef d’orchestre pénétré par sa tâche. Un directeur d’orchestre dont le père, Armin Jordan, servait déjà la partition pour l’adaptation cinématographique de l’ouvrage qu’en fit naguère Hans-Jürgen Syberberg. Et il suffirait de demeurer les yeux fermés durant toute la représentation pour avoir l’illusion de croire l’ouvrage servi à la perfection.

Des images en contradiction absolue avec la musique

Mais il y a la mise en scène, hélas ! Et à quoi bon tant d’excellence quand, à l’incandescence de la partition, répondent des images qui apparaissent en contradiction absolue avec la musique et ses interprètes ? Richard Jones, le metteur en scène, est incontestablement un meneur de jeu remarquable. Et ce ne sont pas certaines des qualités formelles de la mise en scène qui sont ici en question, ni même celles de la scénographie qui traduit à merveille, avec à l’appui de médiocres peintures et une architecture voulue laide et conventionnelle, l’univers dogmatique et coercitif qu’elle veut dépeindre. C’est le recours même à cet univers qui est détestable. C’est ce refus obligé et lassant du merveilleux chrétien, de la transcendance, qui est ici accablant. C’est ce mode de pensée, maintenant installé depuis des décennies sur la scène des théâtres, qui veut que tout ce qui est d’essence chrétienne soit nécessairement suspect et condamnable ou, au mieux, archaïque et ridicule. Le mythe du Graal, l’un des plus beaux de la culture occidentale, ne saurait échapper au systématisme du déni. Le vase sacré ayant recueilli le sang du Christ crucifié ressemblant, dans cette production, à un hideux trophée sportif, il apparaît comme inévitable de le percevoir comme nié, moqué, foulé aux pieds d’un rationalisme nihiliste. Et avec lui toute la poésie et l’élévation spirituelle, que l’on soit croyant ou non, qui s’en dégagent. Et que la musique de Wagner s’obstine à exalter.

Un climat suffocant

Quand on aurait espéré entendre le prélude de Parsifal, sublime, qu’on le veuille ou non, dans une pénombre qui en favorise l’écoute ou qui conduise au recueillement, on est forcé d’emblée de découvrir le décor glacé de bibliothèque-cantine où va se dérouler la première scène, une scène censée se passer non loin du lac où Amfortas va soulager la plaie que lui a infligée Klingsor. Effacée ainsi d’emblée la dualité entre la nature souveraine et la gravité du sanctuaire, dualité que Wagner a voulue au premier et au troisième et dernier acte de son drame mystique.

Tête gigantesque et portrait kitsch de celui qu’on suppose être le fondateur de l’établissement, Titurel ; bibliothèque où trônent cent exemplaires du même livre ; jeunes disciples raidis par la doctrine et tous revêtus d’un même uniforme ; Gurnemanz figuré en régent de collège, apparaissant, dur et tranchant, en survêtement bleu, comme dans un établissement disciplinaire yankee : c’est au sein de ce qui ressemble à l’une des innombrables institutions sectaires qui prolifèrent aux Amériques qu’on est condamné à suivre Parsifal. Comme si le temple médiéval du Graal où vivent les chevaliers du Christ ne pouvait qu’être transposé aujourd’hui en une institution sectaire à tendance totalitaire, les scènes se déroulent dans une succession impressionnante de pièces qui défilent de jardin à cour ou de cour à jardin, et toutes se déploient dans un climat suffocant

Une folle tordue

Face à Gurnemanz, dans l’interprétation magistrale qu’en donne Günter Groissböck, et que seule égalera celle d’Amfortas, servi par Peter Mattei, apparaît la figure franchement dérisoire de Parsifal, incarné par Andreas Shager. Faire de cet homme aux traits coupants, qui de la salle paraît être un quinquagénaire légèrement bedonnant, une caricature en culotte courte et aux chaussettes tire-bouchonnées, les mains dans les poches et sautillant à moment donné comme un galopin, à l’image de Quick et Flupke, voilà qui est un peu court et quelque peu infantile.

Tout dessert le titulaire du rôle de Parsifal, et ses prouesse vocales elles-mêmes, au deuxième et troisième actes, ne permettent pas de faire de lui une figure émouvante. Au moment ultime, à l’extrême fin du drame, là où la mise en scène aurait pu enfin le racheter, alors qu’il devrait guérir la plaie sanglante d’Amfortas grâce à la lance reconquise, et élever le Graal rayonnant devant les chevaliers transfigurés, Parsifal sort benoîtement du décor par une petite porte latérale, suivi de Kundry interprétée par Anja Kampe… comme s’il avait enfin l’opportunité de pouvoir aller boire un coup avec elle dans un bistrot voisin pour oublier tout ce foutoir mystique.

De Klingsor, le metteur en scène n’a rien fait d’autre qu’une espèce de folle tordue qui cultive des plantes vénéneuses sur une table métallique. Et de la Kundry retombée en son pouvoir, une fille d’usine endimanchée. Des filles-fleurs enfin, qui ne sont que des fictions produites par la magie de Klingsor, Jones fait des créatures pornographiques d’une vulgarité outrancière lors d’une scène qui probablement se voudrait comique quand elle n’est guère autre chose qu’ignoble et stupide.

Une fin lamentable

Le problème majeur de cette mise en scène, quoi qu’en disent ses thuriféraires, c’est qu’elle n’a pas de souffle, et que sa fin lamentable, plate, nulle sur le plan théâtral, trahit l’absence de toute idée forte chez son auteur. Nier la dimension spirituelle du Graal ? Tourner le dos à la compassion, à la détresse, à l’esprit de rédemption ? Vouloir dénoncer les dérives sectaires et les croyances aveugles ? Pourquoi pas ? Encore faut-il être assez solide pour offrir alors un propos qui soit convaincant et qui puisse contrer l’essence même de la musique de « Parsifal ». Comme elle ne prête à aucun risque, la négation systématique du merveilleux chrétien est bien trop facile. Puisque c’est ce merveilleux chrétien qu’on rejette et que c’est au bouddhisme et à Schopenhauer qu’on préfère ici rattacher Wagner. Comme si les errances, les compromissions, voire les crimes de l’Eglise que dénonçait aussi le compositeur, pouvaient avoir entaché l’esprit même des Evangiles.

A une époque où l’islam produit des fanatiques qui ensanglantent le monde entier, il serait peut-être bon de songer, et jusque sur la scène des théâtres européens, à lui opposer autre chose que des manifestations déprimantes d’auto-flagellation et de négation de ces valeurs chrétiennes qui ont donné naissance à l’Humanisme et aux Droits de l’Homme : elle sont parmi les meilleures armes pour combattre les dérives sectaires.

Parsifal, à l’Opéra Bastille, à Paris, jusqu’au 20 mai.

Visuel : © Emilie Brouchon

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Raphaël de Gubernatis

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