Opéra

Owen Wingrave ambitieux et audacieux à l’Opéra National de Lorraine

Owen Wingrave ambitieux et audacieux à l’Opéra National de Lorraine

08 octobre 2014 | PAR Marie Charlotte Mallard

Ce mardi, et jusqu’au 10 octobre l’opéra national de Lorraine présentait Owen Wingrave, opéra en deux actes de Britten inspiré d’une nouvelle d’Henry James. Une pièce peu représentée, à visé politique, en effet le compositeur y revendique l’antimilitarisme et s’oppose au conservatisme anglais, alors que nous sommes en pleine guerre du Viet Nam . Une rareté à laquelle toutelaculture s’est empressée d’assister.

Owen Wingrave, issu d’une longue lignée de militaires, décide de déroger à la tradition familiale et de mettre fin à sa préparation. Une décision lourde de sens, puisqu’en totale rupture avec l’image et l’histoire de la famille. En effet, «   un Wingrave ne refuse jamais le combat ». A l’annonce, Owen se mettra comme attendu, l’ensemble de ses proches y compris sa fiancée à dos. Pour les Wingrave, impensable qu’un de leur mâle ne fasse pas une carrière dans les armes, aller au combat est une question d’honneur et surtout une question de fierté. Déshérité, invectivé, abandonné, Owen se donnera la mort, comme un affront aux morts qui hantent le réel, comme un affront aux vivants qui ne voulaient lui laisser le choix, mais surtout comme pour prouver qu’il n’est ni lâche ni déserteur, mais qu’au contraire il a le courage de ses opinions. En effet, tout comme ses ancêtres il ira jusqu’au bout de son combat.

Initialement écrite pour la télévision dans une volonté de propager au plus grand nombre sa contestation, l’œuvre demandait de ce fait une grande fluidité. Une version scénique était donc un pari osé, et c’est grâce à un ambitieux décor mobile associé à de nombreux effets vidéo, que Marie-Eve Signeyrole relève le défi. Le dispositif – immense et vertigineuse structure métallique – est en effet spectaculaire et n’a de cesse de se transformer au gré de l’action. Il revêt de ce fait de nombreuses symboliques, celle du capitalisme destructeur mais aussi de la confusion mentale et cauchemardesque qui mèneront notre héros à sa perte. Un décor intriguant, aussi déroutant que l’est la musique de Britten, à la fois impressionniste et théâtrale, évoquant principalement des atmosphères vaporeuses et contrastées. Ainsi Marie-Eve Signeyrole choisit l’abstraction et l’évocation d’ambiances plus qu’un décor concret pour faire émerger la dimension psychologique de la pièce, tout en conservant la réflexion politique qu’elle accentue par la représentation du manoir en plateforme pétrolière, rappelant l’aspect économique de la guerre.

L’opéra débute dans l’univers militaire empli de testostérone et présente l’entrainement puis ses vestiaires propices à la discrimination et au passage à tabac. Un aspect ingénieusement suggéré en ombre chinoise, alors qu’Owen apprend à M.Coyle son instructeur, sa volonté de ne pas poursuivre son apprentissage. Dans un tourbillon hypnotisant, nous traverserons tour à tour la plateforme pétrolière Wingrave, pour nous retrouver au cœur d’un praxinoscope géant –  lampe magique qui telle les veilleuses pour enfant projette au mur des images –  au centre duquel se trouveront les ancêtres militaires de la famille. Un onirisme lugubre et mortifère, symbole de l’étau patriarcal qui enserre Owen et au cœur duquel figure un intrigant couple père / fils, réminiscence d’un drame passé et annonciateur du drame final. Si l’espace de jeu est central, Marie-Eve Signeyrole propose trois niveaux de lecture à la fois verticaux et horizontaux pour palier l’étroitesse de la scène et compenser la vision panoramique qu’imposerait un écran de cinéma.

Côté distribution, Ashley Riches campe un Owen doux, touchant de droiture et de dignité, intériorisant la douleur et le conflit. Il révèle une voix de baryton aux subtiles nuances à la fois claires et feutrées mais parfois un peu trop discret. Allen Boxer brille quant à lui particulièrement en Spencer Coyle, profondément humain, compréhensif, à la voix ronde, chaleureuse et suave. Le ténor Chad Shelton est un Lechmere au timbre lumineux en opposition à la voix de Mark Le Brocq en Sir Philip et narrateur aux vibratos dramatiques et accents sévères. Chez les femmes, Katherine Broderick marque les esprits et  excelle en  Mrs. Coyle à tel point, qu’il sera pour les autres rôles féminins difficile de rayonner à ses côtés. On appréciera la rondeur, l’ampleur et la richesse de sa voix aux graves charmants et aux aigus miroitants. Orla Boylan, Miss Wingrave aux allures de Cruella incarne parfaitement la rigidité et l’aigreur du personnage. Kitty Whately donne de l’élégance à l’antipathique et vénale Kate, tandis que Judith Howarth est quant à elle une très juste Mrs. Julian. Le chœur d’enfant du Conservatoire intervenant par deux fois dans la pièce se fait fantomatique, jouant sur la neutralité et la pureté des voix cristallines enfantines. Un jeu spectral que l’on retrouve dans l’imagerie vidéo comme dans la figuration avec notamment, la servante des Wingraves, mi automate, mi zombie et surtout l’image de Owen et Lechmere enfant.

Musicalement l’œuvre est indubitablement conçue pour le film, les interventions instrumentales fragmentées décrivant le mouvement. Ryan Mc Adams accentue par la synchronisation millimétrée des interventions, le côté théâtral de la musique. Donné sans entracte comme pour signifier sa destinée première, le Owen Wingrave Nancéen ne laisse pas le spectateur indifférent tant il est réflexif et métaphorique. Une jolie surprise, une production recherchée et audacieuse.

Visuels: © opéra national de lorraine

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Marie Charlotte Mallard
Titulaire d’un Master II de Littérature Française à la Sorbonne (Paris IV), d’un Prix de Perfectionnement de Hautbois et d’une Médaille d’Or de Musique de Chambre au Conservatoire à Rayonnement Régional de Cergy-Pontoise, Marie-Charlotte Mallard s’exerce pendant deux ans au micro d’IDFM Radio avant de rejoindre la rédaction de Toute la Culture en Janvier 2012. Forte de ses compétences littéraires et de son oreille de musicienne elle écrit principalement en musique classique et littérature. Néanmoins, ses goûts musicaux l’amènent également à écrire sur le rock et la variété.

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