Opéra

Otello: la mariée mise à mort par ses prétendants mêmes

Otello: la mariée mise à mort par ses prétendants mêmes

08 avril 2014 | PAR La Rédaction

Après vingt ans d’absence des scènes d’opéra parisiennes, la mezzo-soprano Cecilia Bartoli illumine le Théâtre des Champs-Elysées dans Otello de Gioachino Rossini. A voir sans modération jusqu’au 17 avril 2014 !

Revenu victorieux à Venise après avoir repris Chypre aux Turcs, le maure Otello ne pense qu’à une chose : Desdemona. Les deux se sont mariés en secret, mais Elmiro, le père de la belle a d’autres projets, comme donner sa main au bellâtre Rodrigo, éperdument amoureux d’elle. Epouser un noir ? Et puis quoi encore ! Si le Doge accorde la citoyenneté à Otello, pour le reste, il ne faut quand même pas exagérer. Ne manque plus que le traître Lago pour se mêler de l’affaire, et voilà que le retour triomphal s’achève dans une mare de jalousie, de haine raciale et de sang.

A quelques arrangements près, Rossini s’inspire de la tragédie de William Shakespeare pour cet opera seria créé à Naples en 1816. Mais si l’action court inexorablement à la perte des deux malheureux amants, la musique, elle, oscille toujours entre légèreté sautillante et mélancolique ironie. Certes, il y a beaucoup de « oh ciel ! », de « fatal periglio » et de « barbaro furore », mais le sourire de Rossini, à travers telle fusée à la flûte ou tel interlude comme hors du temps, semble pointer, plus que le tragique, la vanité parfois ridicule des passions qu’il met en musique. On l’aura compris, le pathos n’est pas au rendez-vous. Otello, Iago, Rodrigo ou Elmiro ne sont les victimes, à des degrés divers, que de leur arrogance de mâles dominants. Desdemona et ses rêves de liberté apparaît en dommage collatéral de leur combat de coqs testostéronés, bien illustré par des chaises outrancièrement renversées et de comiques empoignades.

La première entrée du Doge, croulant sous le poids des ans, mais accompagné de sextolets légers et serrés, compose le seul moment ouvertement drôle de l’opéra, mis en scène par les discrètement facétieux Moshe Leiser et Patrice Caurier. Ils situent l’action dans l’Italie des années soixante, dans un décor entre ambassade et demeure de notable, histoire de marquer la rigidité d’une société qui veut bien décorer le Maure victorieux, mais pas y mêler son sang par le mariage, non mais sans blague. Rien d’incroyable, mais on retiendra l’étrange idée de faire écrire à Desdemona en lettres de sang (voulu ou pas, on ne peut pas s’empêcher de penser au « redrum » de Shining…) les paroles de la chanson du gondolier : « Nessun magior dolore che ricordasi  del tempo felice » (Il n’y a pas de douleur plus grande que de se souvenir des jours heureux). Funeste adage qui plane tout au long du dernier acte.

La Desdemona de Cecilia Bartoli survole, de son innocence comme de la voix, ces hommes qui s’écharpent à mort pour elle. D’abord cantonnée à la jeune fille éplorée, baladée comme un trophée entre les mains de son père et de ses prétendants, elle s’émancipe d’une bière aspergée et avalée goulument à la fin du deuxième acte, pour envoyer promener leur prétention dans le dernier. « Je mourrai sans crainte », crache-t-elle à Otello, le poignard vengeur à la main. Rien à faire, c’est définitivement elle qui en a le plus dans le pantalon, ou plutôt sous la robe ! C’est qu’elle a déjà fait ses  adieux à la vie en un déchirant Air du saule, accompagné d’un tourne-disque toussotant : chanson ancienne et  lointaine d’une Desdemona qui n’appartient déjà plus à ce monde. Un moment suffoquant de beauté.

Rossini écrit pour la voix comme pour un instrument : son chant réclame le même détaché implacable et musclé. Autant on sent la difficulté pour l’ensemble de la distribution, orchestre y compris, autant Bartoli a l’air de respirer littéralement le chant rossinien… Rien à voir avec de la pyrotechnie gratuite cependant : la dentelle vocale est toujours au service du drame sans jamais s’en affranchir.

Face à elle, ne soyons pas injustes, le clan des (cinq !) ténors s’en sort plus que bien. Il faut tout le premier acte à l’Otello de John Osborn pour prendre son envol, après quelques aigus forcés vite oubliés. Le duo qu’il forme avec Iago (Barry Banks) au deuxième acte confirme une habileté vocale devenue glaçante virtuosité des deux personnages. Mais le plus marquant reste le Rodrigo d’Edgardo Rocha, dont le timbre clair et l’émouvante supplique à Desdemona qui le repousse impitoyablement donne une épaisseur que l’on ne soupçonnait pas. Même la servante et confidente Emilia (Liliana Nikiteanu) parvient à donner de la saveur à ses interventions stéréotypées en les parant d’une chaleur intime et inquiète.

La fougue virevoltante de Rossini va bien à la baguette de Jean-Christophe Spinosi. Si certains solistes de l’Ensemble Matheus ont visiblement du mal avec le staccato énergique de la partition, le chef insuffle ce qu’il faut d’énergie rigoureuse (ça ne traine jamais, même et surtout dans les récitatifs !) pour emporter ses musiciens. Ce qui ne l’empêche pas d’être un subtil accompagnateur de la douleur et du doute. Injustement, des sifflets retentissent lorsqu’il vient saluer sur scène : on doit croire que ça fait chic et connaisseur de huer l’orchestre et son chef (sans oublier les metteurs en scène bien sûr). Là, c’est tout simplement navrant. La direction de Spinosi épouse sans manières la malice rossinienne, pied de nez  à la jalousie et au racisme, bref, à la bêtise.

Par Victorine de Oliveira

Visuels: Vincent PONTET/WikiSpectacle – théâtre des Champs-Elysées

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One thought on “Otello: la mariée mise à mort par ses prétendants mêmes”

Commentaire(s)

  • ROLEA

    Trois raisons d’aller voir  » Otello » de Rossini au Théâtre des Champs- Elysées à Paris :

    1- L’événement est d’importance : c’est le grand retour de Cecilia Bartoli sur une scène parisienne, dans un vrai rôle d’opéra, après vingt ans d’absence. La diva italienne, qui incarne Desdémone, est entourée d’un plateau riche en ténors talentueux : John Osborn (dans le rôle d’Otello), Edgardo Rocha (Rodrigo), Barry Banks (Iago).

    2- Pour découvrir un chef d’oeuvre : la musique est captivante et l’histoire forte. En effet, le livret de Rossini (qui s’inspire de la pièce de théâtre de Shakespeare) ainsi que la mise en scène de Moshe Leiser et Patrice Caurier mettent de la lumière sur la dimension « sociale » de l’intrigue, suite au mariage avec Desdémone. L’histoire se termine tragiquement : meurtre de Desdémone, soupçonnée d’infidélité, et suicide d’Otello, qui comprend son erreur.

    3- Pour le jeu scénique : l’équipe est exceptionnelle. Cecilia Bartoli, qui possède une fabuleuse voix d’opéra, fait montre de son formidable talent de comédienne. Elle sait s’attacher à la vérité dramatique de son personnage si complexe. Résultat : un travail remarquable ! Mention aussi pour la mise en scène ; en revanche, les décors et les costumes paraissent trop fonctionnels.
    Mihail ROLEA

    avril 11, 2014 at 22 h 38 min

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