Opéra

On se convertit à la « Theodora » actuellement au TCE

On se convertit à la « Theodora » actuellement au TCE

17 octobre 2015 | PAR Elodie Martinez

Pour la première fois à Paris, cet oratorio d’Haendel (qui était d’ailleurs son préféré) est mis en scène. De son petit nom Theodora, cette oeuvre datant de 1750 trouve son argument dans le terrible sort réservé à une jeune chrétienne, Theodora : pour avoir trahi sa classe sociale en se convertissant à la religion interdite, elle n’est pas condamnée à mort mais à la prostitution. Elle s’enfuit grâce au soldat Didyme, lui aussi chrétien et amoureux de la jeune femme, mais en apprenant que ce dernier est jugé pour cela, elle décide de revenir pour être jugée. Ils seront finalement condamnés ensemble à mort dans un air étrangement paisible, pacifique et de toute beauté.

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La mise en scène signée Stephen Langridge était bien entendu attendu par le public, curieux de voir comment cet oratorio pouvait être mis en image et transposé sur des planches. Si certains s’étonnent encore de voir mis en scène ce genre musical, il faut se souvenir que cela n’a cependant rien de si surprenant ou bien de si novateur : cette même Theodora avait déjà été portée à la scène par Peter Sellars en 1996 à Glyndebourne, tandis que Le Messie du même compositeur à lui aussi été mis en scène plusieurs fois, comme par Claus Guth à Vienne en 2009 ou encore par Deborah Warner à Lyon en 2012. Rien de « choquant » donc à cette idée et si beaucoup compare l’actuelle Theodora au TCE avec celle de Peter Sellars, c’est en réalité à celle de Deborah Warner qu’elle nous a fait pensé. Le travail autour de l’oratorio semble relativement proche : dans les deux cas, le ressenti prime sur la narration d’une histoire (bien qu’elle soit présente dans Theodora). La sensibilité face à l’oeuvre paraît être primordiale ici.

On a pu entendre dans la salle certains s’interroger sur l’intérêt de cette mise en scène, pensant que l’oratorio se suffit à lui-même et allant jusqu’à préférer ne pas regarder la scène pour se concentrer sur la musique et sur les voix. Pourtant, Stephen Langridge offre de très beaux tableaux tout au long de la soirée, souvent saisissant, comme cette image des chrétiens en blancs face aux hommes casqués et armés, la lumière créant un contre-jour qui donne un vrai relief à l’ensemble. L’image des livres (ou plutôt des bibles) posés verticalement sur le sol est aussi extrêmement poétique et n’a pas besoin de trouver une explication textuelle ou rationnelle pour être esthétiquement et sensiblement intéressant et touchant. Les photos des victimes placardées sur le mur et la petite bible de la première d’entre elle laissée sur l’avant de la scène côté jardin sont deux autres éléments marquants. Les décors et les costumes assez atemporels aident à mettre en avant les propos universels du livret, permettant à chacun se s’approprier l’oeuvre et de transposer comme il l’entend la tolérance qui y est mise en avant. Rien n’est jamais ouvertement montrer, s’arrêtant aux limites afin de ne pas entrer dans le choc visuel gratuit, comme par exemple la scène de viol.

Côté musique, comment se plaindre? William Christie qui connaît bien la partition se trouve à la tête de ses Arts Florissants et montre une belle maîtrise de Haendel. Toutefois, on peut peut-être préférer une direction moins polie et moins lisse, même si l’ensemble reste très bon et parfaitement rythmé, sans lourdeur exagérée. Le Choeur des Arts Florissants, forcément très présent dans cette oeuvre, brille par son excellence, tant dans la technique que dans l’émotion.

Sur scène, la distribution est de haute volée avec des artistes coutumiers de ce répertoire et de William Christie. Le rôle-titre, tout d’abord, est tenu par une Katherine Watson époustouflante dans la gestion de son souffle, la maîtrise de sa voix et de sa diction. Si le chant est remarquable, l’incarnation du personnage ne l’est pas moins, nous présentant une jeune femme sereine, vertueuse, en paix avec ses décisions et ses croyances. Philippe Jaroussky, le soldat chrétien Dydime amoureux de Theodora, offre quant à lui de très beaux aigus ainsi que des graves intéressants, mais on sent des médiums plus fragiles et moins audibles, parfois couvert par la fosse. Le plus gênant, toutefois, reste son jeu sur scène qui n’a rien de très naturel, avec des mouvements parfois saccadés ou trop appuyés. Le personnage le plus mystérieux de tous, Irène, est interprété par Stéphanie d’Oustrac à la prononciation et à la projection absolument superbe, avec un jeu solide. Elle parvient à maîtriser son instrument vocal pour jouer avec les nuances et offrir des airs magnifiques, comme par exemple « Lord to thee, each night and day » du début de l’acte III.

Les voix plus graves ne sont pas en reste avec le ténor Kresimir Spicer qui incarne un Septime (supérieur de Didyme) tourmenté entre les ordres qu’il se doit d’appliquer et ses sentiments qui vont à l’encontre, tel que la compassion, la pitié ou la tolérance. La voix est chaude et chaleureuse dès son premier air « I know thy virtues, and ask not thy faith ». Callum Thorpe prête quant à lui sa voix de basse au tyran Valens effrayant et extrême. Là aussi, la projection et la technique vocale sont impressionnantes et ne laissent pas de marbre.

Une mise en scène qui ne donne donc pas à voir une réflexion hermétique mais qui amène à une réflexion personnelle, une oeuvre qui touche malgré un livret assez fragile mais intelligemment actualisé et à porté universelle, un plateau vocale merveilleux tant dans les solistes que dans les choeurs, le tout dirigé par un grand chef et maître du baroque, fin connaisseur d’Haendel,… Comment résister à ce spectacle de grande qualité?

Arte Concert le diffuse d’ailleurs en direct jeudi 16 octobre, France Musique en diffuse l’enregistrement le samedi 24 octobre et Arte fera de même courant 2016.

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