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[Live Report] Gala du Tricentenaire: et si l’Opéra m’était… Comique ?

[Live Report] Gala du Tricentenaire: et si l’Opéra m’était… Comique ?

16 novembre 2014 | PAR Elodie Martinez

Il y a des émotions si fortes et des moments si intenses qu’ils ne se racontent pas : ils se vivent, du plus profond, et c’est tout. Jeudi soir fut de ces émotions et de ces moments-là. Ne croyez donc pas ce que vous allez lire : c’était bien mieux ! Et si vous regrettez d’avoir manqué cette soirée… vous avez bien raison ! Mais réservez votre 28 décembre pour la revivre sur Arte, enrichie de quelques bonus.

Tout commence par l’accueil d’Arlequin nous présentant la naissance de cet Opéra Comique il y a maintenant trois siècles, passant d’une vie vagabonde à davantage de sédentarité : « Vive les noces du Parler et du Chanter ! Vive l’Opéra Comique ! » clame-t-il. Pendant ce temps, des chanteurs du chœur Accentus se sont glissés dans la salle et entament alors : « Mais nous ne voyons pas la Carmencita ». A « la voilà » apparaît le dessin de Galli Marié dans le rôle de Carmen, avant que n’entre par la porte sur scène une Carmen au costume identique à l’image, éventail devant le visage. Eventail qu’elle replie brusquement pour nous dévoiler son identité : celle du maître de cérémonie Michel Fau ! Amusante surprise à laquelle le public adhère immédiatement.

Le panneau se lève ensuite, laissant apparaître à nouveau Arlequin, et l’histoire continue de nous être contée, faisant voir également Christian Hecq, sociétaire de la Comédie Française, représentant naturellement cette grande institution à laquelle il appartient, toujours dans un esprit parodique, tandis que Michel Fau représente l’Opéra de Paris dans son costume de Carmen. Interdit de paroles et de chants, Arlequin/Opéra Comique nous fait chanter brièvement avant que ne continue de s’enchaîner discours et chants ; nous arrivons ainsi aux Troqueurs d’Antoine d’Auvergne avec l’extrait « Ne me rebute pas » par quatre représentants de l’Académie de l’Opéra Comique : Sandrine Buendia, Eléonore Pancrazi, Ronan Debois et Vianney Guyonnet. De brefs extraits sont joués tandis que le rideau représentant le décor se lève devant la scène en tréteaux, puis se baisse de même que deux lustres descendent du plafond et que des images défilent, marquant les périodes. 1789, 1804, 1825… Que le temps passe !

1840 : La Fille du régiment de Donizetti, autrement dit Julie Fuchs interprétant « C’en est donc fait… Par le sang… Salut à la France » dans un superbe costume on ne peut plus patriotique puisqu’il s’agit du drapeau français. Nous y voilà donc : si les jeunes chanteurs de l’Académie se sont montrés excellents, nous changeons ici de catégorie avec une superbe maîtrise de la voix, tant dans la technique que dans la puissance.

L’écran se baisse à nouveau, Michel Fau/Carmen revient, puis Berlioz lui-même sous les traits de Christian Hecq. Nous sommes en 1846, et c’est alors la création de La Damnation de Faust avec la Marche de Rakoczy, merveilleusement interprétée par Les Siècles, avant que ne vienne un grand moment : celui de l’apparition d’Anna Caterina Antonacci, toujours très attendue, pour l’extrait « D’amour l’ardente flamme ». Se dresse alors peut-être le tableau le plus sublime de cette soirée avec une cantatrice en robe noire, décor des plus simples avec les deux lustres toujours à terre et une lumière tamisée et chaude. Envoûtante.

Une courte scénette mettant en scène Bizet et d’autres personnages dont les deux comédiens déjà cités ainsi que l’ouverture de Carmen permettent à la cantatrice de se changer très rapidement pour se glisser en un temps record dans la peau de Carmen et revenir incarner la célébrissime Habanera. Quel plaisir ! Quel délice ! Quelle justesse ! La diction est tout simplement parfaite, la voix se module, retenue ou puissante, et se joint au jeu tout aussi parfait d’Antonacci. Aucun doute : elle ne joue pas Carmen, elle est Carmen.

Bizet disparaît, nous voilà déjà en 1881 avec Offenbach et ses Contes d’Hoffmann dont le premier extrait est, bien sûr, « Les oiseaux dans la charmille », l’air d’Olympia interprétée ici par Sabine Devieilhe qui nous transporte dans des acrobaties vocales époustouflantes ! Les notes s’enchaînent et se détachent, atteignant parfois des hauteurs à donner le vertige, la voix est forte et posée, à la fois légère et pénétrante. Le public est sous le charme et offre presque une minute d’applaudissement, totalement conquis. Suit alors l’air « Scintille, Diamant » en ré majeur, que l’on entend assez peu dans les productions données de cet opéra, mais auquel Vincent Le Texier donne un second souffle, grave, bien sûr, et puissant.

Autres temps, autres mœurs et surtout autres lieux : nous partons à présent, toujours grâce aux acteurs, du côté de Léo Delibes et de sa Lakmé avec l’extrait « Où va la jeune hindoue ». La fée clochettes remonte alors sur ces planches qui lui valurent ce surnom moins d’un an après sa fabuleuse interprétation dont on se souvient encore… et seulement 5 minutes après l’air d’Olympia ! On imagine aisément la véritable course dans les loges pour ce changement éclair de costumes ! La voix est alors plus posée qu’en janvier dernier, moins fragile… cette fragilité manquerait presque pour ce moment, mais on l’oublie vite et on se laisse emporter par Sabine Devieilhe qui nous charme et que l’on suivrait finalement partout.

La soirée se poursuit et nous voilà maintenant en 1884 avec Manon de Massenet et Patricia Petibon qui enchaîne l’air du Cour-la-Reine et le duo de Saint-Sulpice, accompagnée pour l’occasion par un Frédéric Antoun des plus convaincants en Des Grieux. Petibon, de son côté, incarne à merveille une Manon scintillante dans le premier air, et parvient à changer de visage pour nous toucher lors du second extrait, bien plus profond et grave. Qui d’autre aurait pu nous faire oublier ce costume et cette perruque excentriques qu’elle seule peut porter tout en restant convaincante ?

Suivent ensuite l’Ouverture de Mignon d’Ambroise Thomas et deux extraits de Pelléas et Mélisande, dont une scène de la Tour quelque peu retravaillée. C’est également l’occasion pour Stéphane Degout d’entrer sur scène et d’y rester pour chanter après cela l’extrait « A travers le désert » de Mârouf, savetier du Caire d’Henri Rabaud qui laisse encore une fois ouïr une voix qu’on aimerait entendre plus souvent.

Le temps file et c’est déjà L’Enfant et les sortilèges de Maurice Ravel auquel succède La Voix humaine de Francis Poulenc. Le rideau rouge est alors baissé, et c’est Anna Caterina Antonacci qui réapparaît sur scène, un téléphone à la main, de nouveau dans sa robe noire. Celle qui est aujourd’hui qualifiée comme l’une des plus grandes tragédiennes de notre Temps montre à quel point ce titre est mérité. Difficile d’imaginer meilleure interprétation, tant dans le jeu que dans le chant. La perfection semble bien exister ce soir.

La boucle est ainsi bouclée : le rideau alors étoilé se lève et laisse apparaître le chœur Accentus ainsi que l’ensemble des solistes. La musique a déjà commencé : Barcarolle des Contes d’Hoffmann. Pendant ce temps, les titres qui ont fait l’histoire de l’Opéra Comique défilent sur le fond de la scène. Moment d’extase qui nous berce avec délice. Moment de douceur extrême. Merveilleux, tout simplement.

Voilà que le rideau se baisse à nouveau. Quoi ? C’est fini ? Déjà ? Non : 300 ans ne peuvent pas s’être écoulés. Impossible ! Et pourtant… Pourtant le rideau ne se relève que pour les saluts, fort nombreux face à un public plus que conquis et ravi qui n’a pu se contenter de cet au revoir. Refusant de déjà voir ce tissu rouge sur scène, il se lève et force par ses applaudissements à relever ce rideau impitoyable pour voir à nouveau ces merveilleux artistes qui ont offert une soirée véritablement époustouflante qui restera, à n’en pas douter, dans les mémoires de cet Opéra Comique dont l’histoire était ce soir contée, chantée, jouée, donnée, reçue, et finalement vécue. Pas besoin de bougies donc pour cet anniversaire : nous avions des étoiles !

Par Elodie Martinez

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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