Opéra

L’humoristique enchantement des Mille et une nuits à Bordeaux

L’humoristique enchantement des Mille et une nuits à Bordeaux

13 février 2018 | PAR Gilles Charlassier

Quelques semaines avant Paris, l’Opéra de Bordeaux reprend Mârouf, savetier du Caire, créé en 2013 par Jérôme Deschamps pour l’Opéra Comique, dont il avait alors les rênes. Un spectacle assumant un kitsch délicieux, qui permet de mesurer le talent de l’assistant de Marc Minkowski, Marc Leroy-Calatayud, à la baguette pour les trois dernières représentations.

[rating=4]

Grand succès de l’Opéra Comique de la première moitié du vingtième siècle, en France et dans le monde, Mârouf, savetier du Caire de Rabaud s’est retrouvé ensuite, comme nombre de partitions de cette époque qui ne satisfaisaient plus à la lecture de l’histoire de la musique selon une certaine modernité, relégué dans le sommeil des bibliothèques et des phonographes. Inspiré par le dernier conte des Mille et une nuits, l’ouvrage fait la part belle à l’exotisme et au merveilleux.
Lorsqu’il a choisi de le programmer et le monter à l’Opéra Comique en 2013, Jérôme Deschamps n’a pas éludé le picaresque naïf du conte, sans pour autant négliger d’assaisonner le kitsch assumé de son spectacle d’une irrésistible pincée de comique, au diapason de la musique. Les décors d’Olivia Fercioni s’amusent à camper une médina du Caire en carton-pâte, tandis que le palais du Sultan puise dans des pastels volontiers fluorescents, que l’on retrouve dans les naïades du harem et des mamelouks façon robustes hommes verts. Cette habile alchimie entre l’illustration et le second degré se retrouve autant dans les costumes chamarrés conçus par Vanessa Sannino, que dans les mouvements chorégraphiques de Franck Chartier, de la compagnie Peeping Tom, lequel fait danser un âne anthropomorphe sur la ballade de la princesse. Sans trahir la lettre de la narration, la mise en scène s’autorise des clins d’oeil, jusqu’à un « allahou akhbar » timidement clamé par Mârouf lorsque vient sa fortune inattendue, tel un détournement conjuratoire bravant quelque censure. Insolente et familiale, ainsi s’affirme cette exquise reprise au rythme alerte, sans temps mort.
Dans une distribution qui ne sacrifie pas l’intelligibilité de la diction, Jean-Sébastien Bou met en avant son indéniable étendue de moyens, quitte à laisser sa puissance masquer plus d’une fois sa maîtrise des nuances et des mélismes. Vannina Santoni incarne une délicieuse Princesse Saamcheddine, sensuelle et fruitée, avec un zeste de malice, qui contraste avec les feulements de la première épouse, Fattoumah, dans lesquels excelle Aurélia Legay. Jean Teitgen concentre le patient et bienveillant paternalisme du Sultan, tandis que Franck Leguérinel, dans une composition de caractère taillée pour son jeu d’acteurs, se délecte de la méfiance du Vizir. Lionel Peintre fait jaillir la spontanéité de l’ami Ali, quand Ahmad revient au chant rond du solide Sévag Tachdjian. Dans le foisonnement de seconds rôles qui complètent l’imagerie orientaliste de la France coloniale, on retiendra le Kâdi de David Ortega, ou encore la vitalité du Fellah de Valerio Contaldo.
Sans oublier les choeurs, préparés honnêtement par Salvatore Caputo, c’est vers la baguette de Marc Leroy-Calatayud, assistant de Marc Minkowski dans la fosse pour les trois dernières représentations, que converge l’attention. Si le geste allant et précis du jeune chef ne parvient pas toujours à pondérer le brillant impétueux des cuivres, il encourage la gourmandise de l’instrumentation et de ses effets orientalisants. L’équilibre se concrétise au cours de la soirée : le quatrième acte réserve une belle fluidité de couleurs, portée par l’harmonie de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, avant la profusion du finale au cinquième. La phalange aquitaine sera également dans la fosse en avril à l’Opéra Comique, cette fois uniquement sous la férule de Marc Minkowski.

Mârouf, savetier du Caire, Rabaud, mise en scène : Jérôme Deschamps, Opéra national de Bordeaux, du 7 au 14 février 2018
©Vincent Bengold

La claveciniste Nora Dargazanli, prix de la Fondation Safran pour la Musique 2017, aux Invalides
Le Grand Palais fermé pendant trois ans
Gilles Charlassier

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *