Opéra

La Clémence de Titus au Théâtre des Champs-Elysées : les passions aux racines du pouvoir

La Clémence de Titus au Théâtre des Champs-Elysées : les passions aux racines du pouvoir

13 décembre 2014 | PAR Victorine de Oliveira

Jusqu’au 18 décembre, le théâtre de l’avenue Montaigne accueille une nouvelle production du dernier opéra de Mozart.

« Comme le destin de ceux qui règnent est malheureux ! », se lamente le roi Titus, meurtri par les conspirations de son entourage. Forcé de bannir celle qu’il aime parce qu’elle est une reine étrangère de Rome, Titus cherche femme sans grande conviction, rêve à Bérénice tout en jetant son dévolu sur Servilia, puis Vitellia. Un souverain qui, pour porter les augustes lauriers romains, n’en est pas moins homme, amant et ami : tel est le drame de La Clémence de Titus.

Créé en 1791 à Prague, le dernier opéra de Mozart s’apparente au genre seria, déjà quelque peu passé de mode à l’époque. Les déboires de rois et reines roulés dans leurs antiques toges semblent bien peu modernes, en comparaison de la pétillante inventivité de La Flûte enchantée, créée pourtant la même année ! Malgré son succès – « Tous les morceaux ont été applaudis », raconte le compositeur dans sa correspondance – l’œuvre est restée depuis mal-aimée. Et ce ne sont pas les commentaires de Charles Rosen, éminent musicologue, qui l’aideront à redorer son blason : « opéra extraordinairement oubliable », voilà pour le verdict en forme d’assassinat. Pour compléter le tableau, une légende clame, comme le précise la note de programme, que La Clémence « aurait été un four complet de sa première à sa dernière représentation ». On aurait voulu  jeter une partition dans les poubelles de l’histoire qu’on ne s’y serait pas mieux pris !

Pas de toges au Théâtre des Champs-Elysées mercredi soir, mais des costumes style années trente signés Christian Lacroix et le décor d’un hôtel luxueux aux lambris bruns et lourds. Le personnel, femmes de chambre, serveurs et grooms s’y affairent en permanence, au milieu de clients en pleine crise politique et sentimentale. Si la transposition historique n’est pas d’un intérêt évident, la mise en scène intelligente de Denis Podalydès rend compte avec finesse de la perpétuelle tension entre sphère publique et sphère privée qui innerve l’opéra. Titus fait-il sa première entrée en scène, accompagné des sénateurs romains, que toutes les portes s’ouvrent sur l’espace d’un bâtiment que l’on devine vaste. Doute-t-il de la loyauté de son ami Sextus, que ces mêmes portes se referment sur l’intimité de la confiance blessée. Idem lorsque Annius et Servilia chantent un amour, qu’ils croient interdit, en un tendre duo.

Ce petit miracle musical est servi par les voix somptueuses de Julie Boulianne et Julie Fuchs. C’est assez rare pour être signalé : tout est parfait dans une distribution (pour une fois) bien dirigée ! La Vitellia de Karina Gauvin est impériale : on retiendra son délicieux numéro de séduction au premier acte, où la trahison de Sextus se noue autour de hanches voluptueusement drapées… Même sans grand air solo, Julie Fuchs irradie, et le Titus de Kurt Streit convainc par son humanité, là où les aigus s’éteignent parfois. Mais la véritable découverte de la soirée, c’est Kate Lindsey ! Gagnante à l’applaudimètre, elle incarne, par son phrasé souple et son timbre lumineux de mezzo-soprano, l’idée même du plus pur chant mozartien. Son Sextus, presque chétif dans le costume du traître qu’il peine à endosser, s’impose par des complaintes aussi déchirantes que « Deh per questi instante solo ». Avec une direction tout en rondeur et sérénité à la tête du Cercle de l’Harmonie, Jérémie Rhorer confirme son statut de Maître ès Mozart : c’est clair, brillant, sans chichis. Même les récitatifs avancent, sans pour autant être expédiés.

Pour plaire au Sénat et honorer  ses lauriers, Titus renonce et pardonne. Il apparaît divin aux yeux du peuple romain, mais au prix de doutes et de douleurs bien humains : telle est la leçon que Mozart offre à méditer, peut-être même jusqu’au théâtre de l’Elysée…

Visuels: © Vincent Pontet  Wikispectacle

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