Opéra

Formidable Traviata à l’OnR

Formidable Traviata à l’OnR

15 décembre 2015 | PAR Elodie Martinez

La Traviata fait partie des œuvres les plus jouées et les plus connues de l’univers lyrique. Comment ne pas succomber à ce drame atemporel qui parle à l’âme, aux sentiments, à l’humain ? Rien d’étonnant donc à ce que cet opéra soit repris et mis en scène à de multiples reprises. Le challenge est alors bien là pour Vincent Boussard : ne pas refaire un « déjà vu » et parvenir à offrir une version personnelle à un public connaissant souvent déjà l’oeuvre. Ici, nulle raison d’hésiter : connaisseurs ou non, qu’il s’agisse de votre première Traviata ou de la énième, vous y trouverez votre bonheur.

[rating=4]

 

Parlons d’abord de la mise en scène de Vincent Boussard pour qui « le mot-clé de cet opéra est « intime » ». Cet « intime » est bel et bien au cœur de son travail. La mise en scène dépouillée d’artifices inutiles et qui polluent souvent plus qu’ils n’enrichissent permet de se focaliser et de se concentrer sur les personnages, sur leurs émotions, leurs évolutions, leurs propos et finalement leur histoire. Ici, nous sentons que l’œuvre est le point de départ de la réflexion et du travail de Vincent Bossard qui n’a pas collé à La Traviata un « projet préconçu ». Chaque élément apporte ainsi une pierre à l’édifice global, comme les roses blanches présentent au premier acte, notamment celle que Violetta remet à Alfredo : c’est une de ces roses qui tient le rôle du portrait que l’héroïne remet à son amant au dernier acte. Le piano est l’élément de décor omniprésent qui tient finalement lieu de lit mortuaire, entre autre chose. Le verre tiré de la fête de l’acte 1 revient lui aussi à l’acte 3 lorsque Violetta réclame à boire. Et surtout, l’élément le plus marquant : le miroir déformant qui occupe la longueur de la scène et dans lequel se reflètent non seulement les personnages (qui s’y mirent à diverses reprises) mais aussi les objets, l’histoire et pourquoi pas le public ?

L’aspect assez sobre et la mise en scène de Vincent Boussard rappelle (par lointain écho, l’univers étant bien sûr différent) celle de Willy Decker au festival de Salzbourg qui avait marqué les esprits. C’est d’ailleurs cette sobriété et cet attachement à l’intime qui permettent à cette nouvelle production de l’OnR d’être atemporelle. Les costumes absolument superbes de Christian Lacroix n’y sont pas étrangers non plus, mêlant des styles et des époques de façon d’être intelligente et naturelle. Le clin d’œil à l’histoire de l’œuvre avec les perruques style XVIIe des convives en retard à l’ouverture montre la maîtrise du détail sur tous les plans.

Enfin, pour en finir avec la mise en scène (même si nous pourrions en discuter bien plus longtemps), notons l’ouverture du rideau qui, grâce au jeu de voile et de miroir donne presque une impression d’hologramme, d’irréel, d’univers fantomatique… jusqu’à ce que se lève le voile !

Côté voix, c’est une double distribution pour le rôle principal : Violetta est tour à tour jouée par Patrizia Ciofi et Ana-Camelia Stefanescu. Si Ciofi assurait la Première, c’est Stefanescu que nous avons eu la chance de voir lors de la deuxième représentation, qui était alors sa Première à elle. Si certains craignent de manquer la soprano française, qu’ils se rassurent : l’artiste née à Bucarest est une superbe Violetta, même si les deux derniers actes sont ceux qui lui réussissent le mieux. Pier Paolo Morandi le dit bien : « Si l’on prend le rôle de Violetta par exemple, il est celui d’une soprano légère au premier acte, d’une soprano dramatique au deuxième et d’une soprano lyrique au troisième ». Partant de là, Ana-Camelia est une soprano dramatique exceptionnelle et une excellente soprano lyrique. Même si l’on sent que le registre léger n’est peut-être pas celui qui lui convient le plus, on ne peut décemment pas déclarer qu’elle ne réussit pas l’exercice. C’est davantage dans le jeu que l’on sent, il faut bien l’admettre, un certain manque de naturel et plus particulièrement dans sa relation avec Alfredo. Toutefois, le dernier acte tire des larmes et émeut tandis que l’acte précédent est tout simplement un sans-faute, surtout face à Etienne Dupuis. Peut-être atteint-on ici le paroxysme de cette fameuse intimité et de la vérité des personnages.

On retrouve d’ailleurs ce même problème de jeu pas toujours très naturel chez Roberto de Biasio (Alfredo) qui offre par ailleurs une très belle prestation vocale, bien qu’on ne soit pas contre une meilleure fluidité de la voix dans les différents passages de hauteurs. Toutefois, la grande révélation masculine de cette après-midi est, pour nous, Etienne Dupuis cité plus haut, tenant le rôle de Giorgio Germont. La voix du baryton est tout simplement parfaite, difficile donc d’en dire grand-chose : fluide, dans une projection juste et une excellente prononciation. Osons le dire : il s’agit d’un Germont de compétition comme on n’a pas toujours la chance d’en voir.

Tous les seconds rôles (Lamia Beuque, Dilan Ayata, René Schirrer, Mark van Arsdale, etc…) ont eux aussi de très belles voix, aucun ne dénotant finalement avec l’ensemble. Les chœurs de l’Opéra national du Rhin sont quant à eux exceptionnels de bout en bout, de même que l’Orchestre philharmonique de Strasbourg sous la baguette du maestro Pier Giorgio Morandi. La musique communique et communie même avec les artistes sur scène. Nous ne saurons donc que trop vous conseiller cette belle production et de ne pas hésiter à découvrir la soprano dont le prénom composé, Ana-Camelia, résonne par nature avec l’oeuvre de Dumas dont s’inspire La Traviata

© Kaiser

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Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

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