Opéra

Un Comte Ory où l’on théâtralise toutes les situations

Un Comte Ory où l’on théâtralise toutes les situations

20 décembre 2017 | PAR Victoria Okada

L’avant-dernier opéra de Rossini, œuvre comique représentée à la scène de l’Académie royale de Musique habituellement réservée à des pièces sérieuses, Le Comte Ory est le fruit d’un double recyclage. L’un, de la musique de Rossini d’après Il Viaggio a Reims pour le premier acte, et l’autre, du texte de Scribe, à partir du vaudeville du même nom pour le deuxième. Les deux hommes  ont réunit leurs talents, inégalés en leur temps pour cette œuvre qui connaît immédiatement un énorme succès, et sera représentée à l’Opéra de manière continue pendant près de 60 ans, dès sa création en 1829 jusqu’en 1884.

Cette production de l’Opéra-Comique est basée sur la nouvelle édition critique de Damien Collas (Éditions Bärenreiter), dont la première exécution date de 2010, à Zürich. Deux grands changements y sont apportés par rapport à la partition de Troupenas jusqu’alors utilisée : retour à la version originale pour l’écriture du finale de l’acte I, soit 23 voix réelles (13 voix solistes, un chœur masculin à 4 voix et un mixte à 6 voix) contre 7 ; et le retour à la longueur originale du finale de l’acte II (129 mesures contre 56).
Le livret se situe au temps des croisades, mais à l’Opéra-Comique, nous sommes à l’époque de la création de l’opéra, à la Restauration. Les décors d’Eric Ruf, simples, représentent trois murs blancs à des fenêtres et des portes de différentes tailles. Des éléments architecturaux d’église en bois occupent le centre du plateau au premier acte, un sarcophage-lit et un baldaquin de style psudo-gothique  au deuxième acte. Les costumes, signés Christian Lacroix, sont fidèles à la mode des années 1830, ils sont d’une beauté pittoresque comme les gravures de l’époque. Cet ensemble, dont les couleurs restent assez sobres, n’a rien de plus traditionnel et cela ne heurte aucune sensibilité de personne. Et pourtant, quelle fraîcheur cela dégage ! Voilà donc une leçon : une scénographie avec des éléments considérés aujourd’hui comme plus ou moins désuets, ne l’est jamais si on les sert avec cohérence et efficacité. En définitive, il s’agit aussi d’une transposition, du Moyen Âge au 19e siècle, comme on le fait souvent aujourd’hui, du 19e siècle aux années 1950-60 ou même à un futur galactique.
La mise en scène de Denis Podalydès est musicale à souhait. Les moindres mouvements, du corps mais aussi du regard, sont en si parfaite adéquation avec les notes et les rythmes du chant, qu’on peut presque lire la partition en suivant les postures de chaque personnage. Il donne par ailleurs une véritable matière à développer pour chaque rôle, si bien que la caractérisation de chaque personnage est extrêmement claire. La théâtralisation des situations, poussée à extrême comme l’air de la Comtesse souffrante « En proie à la tristesse », est telle que cela frise ridicule, mais cela reste à la limite, sans franchir la ligne fatidique. Quel art  subtil du dosage  !
Si cette production offre un plaisir aux yeux, elle procure autant de bonheur aux oreilles, car les rôles secondaires, comme les personnages principaux, sont assurés par des chanteurs de premier plan. Ils sont tous en même temps d’excellents acteurs. Jean-Sébastien Bou impose dès le lever du rideau sa présence scénique. Entendre sa voix, plutôt habituée à des rôles graves, dans le personnage léger de Raimbaud, est réjouissant. Jodie Devos chante un tout petit rôle d’Alice et c’est vraiment dommage de ne pas pouvoir profiter davantage de son timbre pur. Eve-Maud Hubeaux est une excellente Dame Ragonde. Des sauts d’intervalles dans le duo d’ouverture de l’acte II, avec sa couleur, chaude et ardente, sont un beau moment. L’ennui du gouverneur est bien exprimé dans la tessiture grave de Patrick Bolleire, avec une intonation appuyée. Enfin, quel comédien que ce Philippe Talbot dans la peau du Comte Ory ! Il réussit sans encombre la périlleuse succession des contre-uts, uts dièse et rés, même si les notes n’y sont pas toujours parfaitement placées, mais son caractère vocal ouvert et lumineux va si bien avec le personnage, qu’on l’écoute avec beaucoup de joie. La tonalité charnelle et consistante de Gaëlle Arquez, merveilleuse en tant que Isolier, nous séduit complètement, d’autant qu’elle souligne la naïveté de personnage avec le chant. Et Julie Fuchs, alias la Comtesse, est tout simplement éblouissante. Eblouissante dans ses vocalises, éblouissante dans son jeu d’actrice, éblouissante dans sa musicalité naturelle. Elle force l’admiration de tous les spectateurs en jouant la comédie à fond sur des airs techniquement aussi hasardeux, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde…
L’Orchestre des Champs-Elysées trouve véritablement sa forme, à cette soirée de la première, à partir du deuxième acte. La sonorité d’instruments d’époque, notamment les harmonies, donne une touche colorée à cette œuvre — ce que nous avons bien apprécié, contrairement à l’avis de certaines personnes. Les chanteurs des Eléments ont chacun un timbre propre, ce qui rend le chœur parfois hétérogène, mais cela correspond ingénieusement au caractère de l’œuvre. Louis Langrée dirige le tout avec précision et souplesse à la fois, et tire au maximum la vivacité de la partition.
Le Comte Ory sera diffusé en directe sur Culturebox le 29 décembre et en différé sur France 3 et Mezzo ; il sera repris à l’Opéra Royal de Versailles, 12 et 14 janvier 2018.

Le Comte Ory, Opéra en deux actes de Gioachino Rossini, Livret d’Eugène Scribe.
Direction musicale : Louis Langrée
Mise en scène : Denis Podalydès
Décors : Éric Ruf
Costumes : Christian Lacroix
Lumières : Stéphanie Daniel
Avec : Philippe Talbot : Le Comte Ory
Julie Fuchs : la Comtesse
Gaëlle Arquez : Isolier
Jean-Sébastien Bou : Rimbaud
Patrick Bolleire : Le Gouverneur
Éve-Maud Hubeaux : Dame Ragonde
Jodie Devos : Alice
Laurent Podalydès, Léo Reynaud : Comédiens
Chœur les éléments – chef de chœur : Joël Suhubiette
Orchestre des Champs-Elysées
Coproduction : Opéra Royal de Wallonie, Opéra Royal – Château de Versailles-Spectacles
Opéra Comique, 19, 21, 23, 27, 29, 31 décembre 2017

Visuels © Vincent Pontet

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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