Opéra
A la Bastille, un nouveau diptyque sans passion ni subversion

A la Bastille, un nouveau diptyque sans passion ni subversion

14 décembre 2016 | PAR Christophe Candoni

Deux divas incandescentes sont l’atout majeur d’un diptyque musicalement dépareillé mais signifiant sur le plan dramaturgique puisque la religion domine les pièces courtes et intenses de Mascagni et Hindemith accolées. La passion de l’une et la subversion de l’autre se voient néanmoins amoindries par la mise en scène de patronage que signe Mario Martone.

Ordinairement donnée avec Pagliacci de Leoncavallo, Cavalleria Rusticana précède cette fois Sancta Susanna jouée à la suite et sans entracte. L’occasion est belle de découvrir cette œuvre rare du compositeur allemand Paul Hindemith qui suit les entrées au répertoire de l’Opéra de Paris de Cardillac (2005) et de Mathis le peintre (2010). Composées à un peu plus de trente ans d’intervalle, les œuvres choisies appartiennent à des styles bien différents. Emblématique de l’opéra vériste italien, Cavalleria propose des effluves sonores où s’exalte une irrémédiable passion tandis que Sancta Susanna, nettement plus tournée vers l’esthétique de son époque, n’a pas recours aux mêmes facilités musicales pour se montrer d’une égale force expressive. Ce nouveau couplage trouve sa justification en terme thématique. La dévotion et le sexe occupent une place importante et entrent en lutte dans la campagne sicilienne du premier titre comme dans le couvent austère du second.

Après le prélude donné rideau fermé, la scène exhibe longuement la béance de son plateau trop grand, trop froid, trop vide à l’image de la mise en scène de Mario Martone réduite à une version concertante costumée. Certes, le travail réalisé permet de débarrasser l’œuvre de tout son folklore mais n’en demeure pas moins purement illustratif. Cavalleria est transposée dans les rangs d’une église où se donne une célébration eucharistique avec pompeux défilé de curés et de prieurs sous un brillant et surplombant crucifix entre autres bondieuseries qu’on dirait sorties des malles de la récente Tosca de Pierre Audi. En opérant, ensuite, une réduction drastique de l’espace, Martone insiste sur l’état d’enfermement et de frustration de Sancta Susanna, la bonne sœur d’Hindemith cloisonnée dans sa petite cellule derrière d’épais murs lézardés. Lorsque ceux-ci chutent, apparaissent les visions psychanalytiques torturées du personnage à travers l’avancée d’une énorme araignée et une danse dénudée proche de la transe qui confinent plus au ridicule qu’à la transgression.

La direction d’orchestre par Carlo Rizzi cède peu au bouillonnement éruptif attendu mais fait preuve d’élégance et de raffinement (notamment dans l’intermezzo exécuté tout en douceur). Les musiques de Mascagni et d’Hindemith s’en voient parfois trop lissées. D’insupportables lourdeurs viennent par contre des chœurs hurlant dans Cavalleria au point de couvrir les solistes qui sont pourtant de gros calibres : Yonghoon Lee, ténor claironnant de façon très monolithique, et même Elina Garanca, dotée d’une voix à la puissance inouïe. Alors qu’on pourrait lui reprocher une certaine placidité, la sublime mezzo offre toute l’ampleur de son timbre charnu et irradiant. A la suite, Anna Caterina Antonacci propose également une très bonne performance scénique et vocale. Habituée à camper les plus scandaleuses et voluptueuses héroïnes lyriques, de Poppée à Carmen, la chanteuse est stupéfiante d’embrasement sensuel. La séduction et la chaleur de leur prestation réchauffent la tiédeur de l’ensemble.

Photos © Elisa Haberer / OnP

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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