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L’Union des écoles ouvre ses portes pour un Festival détonnant

L’Union des écoles ouvre ses portes pour un Festival détonnant

14 juin 2018 | PAR Agnes Polloni

L’Union des écoles est le festival incontournable de la ville de Limoges, organisé par l’Académie de L’Union. Il fête sa deuxième édition, placé sous le signe de la réussite. Ses jeunes comédiens en fer de lance sont prêts à tout pour offrir des représentations de qualité. 

Du 12 au 16 juin se déroule à Limoges ce festival à vocation internationale mêlant des écoles de théâtre des quatre coins du globe. Venant de toute la France, mais aussi de Pékin, l’Irak, l’Afghanistan, le Burkina Faso, les enseignements sont multiples et vernaculaires. Les quatre jours sont rythmés de huit spectacles, quatre masterclass, des rencontres et débats sous la direction de Jean Lambert-wild, et les metteurs en scène, ainsi qu’un colloque organisé par des critiques d’art professionnels.

La Condition Collective est mise en scène de Elsa Guérin et la troupe de comédiens étudiants à l’académie de L’Union (Ecole Supérieure de Théâtre du Limousin). La condition Collective, c’est un ensemble de seize jeunes comédiens, suivant les cours de l’Académie de l’Union des écoles. Âgés de dix-neuf à vingt-six ans, ces jeunes talents durent apprendre sous la direction de Elsa Guérin, les rudiments du jonglage, rythmés sur des pas de danse. La surprise et la curiosité furent la première émotion lorsqu’ils apprirent le thème de leur représentation de fin d’année : «  On rentre dans le travail technique, pas de recherche de sentiment, ni de parole. Pour un comédien, c’est dur. » confie Nicolas. La cohésion de ce spectacle formé par la troupe, vient de répétitions acharnées, et des techniques d’apprentissage du jonglage. Le plus difficile pour Estelle est : «  Lorsque certains s’en sortent mieux dans la technique de jonglage, et apprennent plus vite et plus rapidement, cela peut s’avérer assez décourageant. » assure-elle.

Plongé dans un noir absolu, seize jeunes sont dispatchés, douze sur la gauche, et quatre sur la droite. Les projecteurs s’allument, instantanément les corps se meuvent sur le rythme d’une musique électronique parfois psychédélique. Un grand rectangle blanc délimite l’espace scénique de danse sur lesquels ces jeunes comédiens, font évoluer leurs corps. Une fille brune rampe au sol, balles de jonglage dans les mains. Aussitôt suivie du reste de la troupe, elle marque le coup d’envoi du spectacle qui déborde d’une énergie féroce. Vêtus de tee-shirt noir, et de pantalons à rayure, tout commence avec une douceur déconcertante. Les pieds nus effleurent le rectangle au sol, pendant que les corps tournoient dans tous les sens, formant une foule compacte et anxiogène. La seconde qui suit, un rassemblement général se produit pour former une figure abstraite, jambes levées et mains posée sur l’épaule ou la tête de leur voisin. La Condition Collective célèbre haut et fort le corps dans toutes ses morphologies envisageables, et questionne le spectateur sur le rapport aux corps qui se frôlent. L’improvisation est perceptible durant certaines minutes, déchainés les comédiens entament alors des chorégraphies déjantées, où leurs membres s’électrisent s’auto-galvanisant. Débutant la représentation avec délicatesse, la musique s’intensifie crescendo, les danseurs s’adaptent eux-aussi au rythme devenu effréné. Les balles de jonglage fusent dans toute la scène, pourtant ils parviennent à les équilibrer le long de leur bras, ou sur le sommet de leur crâne. Aucune parole, un silence continu ponctue les enchainements de jonglage, de plus en plus poussés, sous le regard émerveillé d’un parterre d’enfants. Réunis sur trois lignes distinctes, ils finissent ensemble en choeur, débordant d’une joie contagieuse.

Façon d’Aimer du texte de Aristide Tarnagda, (qui reçut un prix en Afrique très récemment) et mise en scène d’Odile Sankara.

Victoria Sawagodo (de l’école de Candira de Ouagadougou), est bien plus qu’une jeune comédienne prometteuse. Elle est une femme, une enfant, une jeune adulte et une mère, réunie en quatre personnages. Elle campe avec brillance la possessivité morbide, la jalousie, l’amour, la découverte et la honte. Née gauchère, sa mère lui met du piment dans la main et lui rase ses lambeaux de peau, pour qu’elle ne se serve plus jamais de cette main si diabolique. Technique douloureuse et inefficace, un schéma scandaleux que sa mère perpétue d’années en années. Le père intervient, réprimant avec ferveur la violence de sa femme à l’égard de sa fille. Piquée au vif, cette dernière le menace de divulguer à la police, son mari qui entretiendrai des rapports sexuels avec sa fille, une aberration montée de toute pièce.

La fille, éternel être innocent, se prête au jeu malsain de sa mère, accusant coups sur coups, courbant l’échine face à ses déclarations calomnieuses : « Être gaucher, c’est comme être Africain, c’est n’être rien. »  Destinée à ne devenir rien, sans qu’aucun homme ne s’intéresse à elle, cette infirmité imaginaire ne va pourtant pas entraver sa vie amoureuse. Sur le flanc d’une falaise, au creux d’un ressac de rocher, elle s’éprend d’un homme polygame : « Qui lui fourre sa langue dans la bouche, et va dans sa foret noire à la méridionale de ses cuisses. » Pire trahison n’était envisageable pour sa mère, qui décide de lui faire quitter son domicile, sans plus d’attache, elle part s’installer vivre chez son amant et futur mari. « Le reste monsieur le juge, je ne m’en souviens pas, je ne m’en souviens plus. Je ne peux que lever ma main gauche, et non ma main droite pour dire la vérité, toute la vérité. » Façon d’aimer, de son titre résume les façons alambiquées et polyforme que peut prendre l’amour, d’un père à sa fille, d’une mère à sa fille, et d’un mari à sa femme. D’une violence et d’une beauté déconcertante, le monologue s’accompagne de chants burkinabés, sur le jeu d’une guitare électrique d’un homme effacé, au par-dessus multicolore. Un texte violent, une interprétation troublante, on vogue du rire, à la stupeur en passant par l’effroi, d’une société archaïque et traditionnelle, de la modernité d’une jeunesse nouvelle, au conservatisme puritain d’une génération ancienne. Un amour polygame, à un couple bigame ancré dans une routine incestueuse, chaque personnage est campé, excepté l’amant et futur mari. Il laisse une trace indélébile dans le corps et le coeur de son épouse, qu’il délaisse et ses quatre autres femmes durant cinq ans. Il reviendra avec une cinquième femme, situation analogue au véritable conte de la Petite Sirène, qui esquisse des arabesques divins lui causant des douleurs atroces devant celui qu’elle aime, la jeune femme devient esclave et servante de ses propres cauchemars. La seule chose qu’elle demande face au juge, dont elle se fiche éperdument de la peine, est de la laisser retourner sur le lieu de sa rencontre, synonyme d’une peine immense. Façon d’aimer, est un drame de possessivité et d’amour dans lequel on se noie dans un océan de pardon. 

 ?Visuels : L’Union des écoles. Photographe : Thierry Laporte. 

Agnès Polloni 

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Agnes Polloni

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