Humour
[Interview] Le fabuleux destin de Nawell Madani

[Interview] Le fabuleux destin de Nawell Madani

21 février 2014 | PAR Sonia Hamdi

PhotoPresse3C’est au bout des sinueux couloirs traversant les sous-sols du Palais des Glaces que se trouve la loge de Nawell Madani. Une pièce à son image: chaleureuse, accueillante, vivante. Remplie de fleurs offertes, de mots d’encouragements, de photos. Nous avons la sensation d’entrer dans son univers.

Celle qui se revendique être « la plus belge » a quitté son pays natal à 21 ans, pour devenir danseuse professionnelle. Son parcours est fait de tourbillons, de changements de voies, d’opportunités. Sa force de caractère et la confiance qu’elle a placée en ses rêves l’ont finalement amenée à un succès fulgurant en tant qu’humoriste. Son spectacle se joue depuis le 29 janvier, au Palais des Glaces. Il reste seulement quelques places pour les 26, 27 et 28 février avant qu’elle ne termine le mois en beauté: le one-woman show est complet tous les soirs. La plus belle des belges revient, pour Toute La Culture, sur son extraordinaire parcours.

Nawell, s’il y avait un mot, pour décrire votre enfance, quel serait-il?

NM: Je dirais que j’ai eu une enfance aimante. J’étais la petite dernière et mon père voulait à tout prix un garçon. Il m’a éduquée comme tel. J’ai travaillé jeune afin de devenir indépendante et de soulager financièrement mes parents. J’avais cette urgence de me dire qu’il fallait que je leur rende rapidement ce qu’ils m’ont apportée. Je les voyais accumuler les boulots, ce n’était pas facile. Ils avaient trois enfants, des revenus modestes. On n’a jamais manqué de rien mais je les voyais lutter. Nous étions leur priorité. Ma mère n’a pas été en Algérie pendant quinze ans. Elle n’y est retournée que pour l’enterrement de sa mère… Ils se privaient, pour nous envoyer en vacances. Ils avaient cette capacité de sacrifice qui devient rare de nos jours. Aujourd’hui ce que je veux, c’est faire profiter les miens.

Vous avez quitté la Belgique à 21 ans. Quel événement vous a décidé à le faire?

NM: En Belgique, tu es limitée en tant que danseuse et chorégraphe. Il n’y a pas vraiment d’exposition. Une fois que tu commences à danser, que tu sais que tu as fait tous les petits spectacles qu’il fallait, si tu ne veux pas juste faire ceux de fin d’année, tu descends sur Paris ! Une fois mes études terminées j’avais rempli « ma part du contrat ». J’avais un diplôme en poche, un peu d’argent de côté. J’avais fait mes recherches, je savais où je devais aller. C’était le moment.

Vous êtes partie pour être danseuse à la base…

NM: Oui. Je voulais être danseuse professionnelle. C’était trop ambitieux, les gens n’y croyaient pas. Dès que je commençais à évoquer mes rêves j’avais plus ou moins cette réaction «T’es sérieuse Nawell? T’habites à Anderlecht, tu crois qu’à Paris on t’attend ou quoi?». J’ai fini par garder mes rêves pour moi, serrer les dents. Mes amis me disent encore «tu as toujours parlé comme ça, j’ai jamais vu quelqu’un d’aussi déterminé». J’ai toujours su au fond de moi que je voulais être comédienne et danseuse..

Alors la comédie avait sa place dans vos rêves dès le départ?

NM: Oui, je voulais en faire, mais je ne savais pas comment. Je me disais au fond de moi «Bon, on verra ça plus tard», tellement ce n’était pas abordable.

Vous pensiez réellement que c’était inaccessible..

NM: Oui.. C’est comme la danse classique. Ce n’est pas abordable car il faut se payer les cours. De plus c’est pas dans notre culture (Nawell est d’origine algérienne, ndlr)… Finalement, c’est tellement loin de nous qu’on se dit, au fond, est-ce qu’il y a une place pour moi? Je ne voyais pas de maghrébins jouer à la télévision, des personnes de ma culture d’origine, de ma génération, avec mes codes. Aux Etats-Unis, je voyais beaucoup de diversité, et je me demandais pourquoi c’était pas pareil en France ou en Belgique. Aujourd’hui, on en a de plus en plus, comme Leila Bekhti, Tawfik Jellab ..

Vous aussi vous êtes tournée vers la télévision à un moment, en tant qu’animatrice pour Télé Sud, MTV… 

NM: Oui, et je me suis battue pour en faire. Finalement, c’était juste pas mon truc. Et puis ce n’était qu’une étape, un challenge. Je me disais que si je commençais à m’étiqueter chroniqueuse, ou présentatrice tv, pour devenir comédienne ça allait devenir compliqué. J’essayais de le faire sans le faire pour qu’on ne m’estampille pas. J’ai rarement vu des animatrices télé devenir comédiennes, je craignais de perdre ma crédibilité. En France, on a un peu de mal avec les multi-casquettes et la polyvalence. Il y a le risque d’être vite enfermée dans un carcan.

Après avoir été danseuse, chorégraphe, animatrice télé, vous avez intégré la troupe du Jamel Comedy Club. Par quel heureux hasard? 

NM: Un ami avait besoin que je vienne le chercher à l’aéroport et il était accompagné par un homme dont je ne connaissais pas l’identité. Comme il avait des difficultés pour trouver un taxi, je lui ai proposé de le ramener sur Paris. Dans la voiture, bavarde comme je suis, je racontais que j’étais montée sur scène pour la première fois, à quel point ça m’avait plu ! Et lui m’écoutait en silence, déballer mes rêves. J’étais tellement contente..Parce que la scène c’est quelque chose de vraiment fort. Tu vois ces yeux, ces gens qui te regardent… Quand ils ont passé un bon moment, ils se lèvent pour t’acclamer. Quand tu en sors, tu n’as qu’une hâte : revivre ça. Il m’a demandé où je jouais, et m’a dit qu’il passerait me voir. Trois semaines plus tard, il était là. En sortant de scène, ses compliments étaient mêlés de critiques «Tu bouges trop sur scène, quand tu fais une vanne arrête toi, balance-là et reprends tes mouvements». Dans ma tête je me demandais qui il était pour me dire ça (rires) ! Faire des retours à un artiste, lorsqu’il sort de scène, c’est dur! En fait, il s’agissait de «Papy», le premier metteur en scène de Jamel Debbouze. Il m’a demandé si ça m’intéressait de faire des essais au Comedy Club. Le théâtre où je jouais était juste devant. J’en rêvais. L’aventure était lancée..

Qu’avez-vous tiré de cette expérience?

NM: La première fois que j’ai joué, c’était extraordinaire. En sortant de scène, il m’a dit «Bienvenue dans la troupe». Le samedi d’après, j’étais au Comedy Club. J’ai rencontré Jamel. Seulement trois mois après avoir commencé à jouer ! C’était improbable pour moi. Mais ça n’a pas été facile. Je m’habillais sur scène comme dans la vie de tous les jours: j’étais très apprêtée. Les autres ne comprenaient pas. Ils ne comprenaient pas que je puisse affirmer ma féminité. Ils m’ont tellement cassée à propos de ça, qu’à la fin, je jouais en jogging/casquette. Ça a été longtemps une guerre, on ne s’entendait pas très bien. Ils se demandaient comment j’avais intégré la troupe si vite. Je me sentais incomprise. Ils ne réalisaient pas par quoi j’étais passée pour en arriver là ! Je venais de Belgique, j’avais dormi sur des canapés de filles que je connaissais de la veille, mangé des céréales matin-midi-soir parfois. Mes parents me manquaient. Je ne pouvais les appeler régulièrement, car le téléphone coutait cher. En entendant la voix de ma mère, j’avais parfois envie de pleurer. Mais à tout moment, ça me donnait de la force et je me disais en moi même «Il ne faut pas que je lâche». J’me suis battue. Et finalement, ils m’ont rendu tellement forte..que je les remercie aujourd’hui.

Selon vous, est-ce plus difficile de réussir en tant qu’humoriste quand on est une femme?

NM: Si ce n’était pas difficile, je pense qu’il y en aurait plus. Oui c’est dur. On demande toujours à une femme d’être discrète, de ne pas trop en faire. On lui affirme que ne pas tout dévoiler laisse place au mystère, à la classe. Une femme qui monte sur scène, qui parle fort, qui crie, qui provoque, ce n’est pas ce qu’on a l’habitude de voir. Je casse un peu les codes, quand je monte sur scène. D’un homme on va dire qu’il est « drôle », d’une femme qu’elle est « folle », ça en devient presque un compliment. Alors que non, je ne suis pas folle, je suis comique, je suis comédienne. Ce n’est pas interprété de la même manière, parce que tout dans la vie d’une femme n’est pas interprété de la même manière.

Votre aventure se poursuit au Palais des Glaces, avec votre spectacle « Nawell Madani: c’est moi la plus belge ». Que ressentez-vous en montant sur scène, aujourd’hui?

NM: Je suis une angoissée, de base (rires). Aujourd’hui, mon spectacle est ambitieux. Il y a de la danse, de l’impro’. Il ne fallait pas que je me loupe. J’ai travaillé dur. Quand je vois que les gens se lèvent pour féliciter mon travail, je ne réalise pas. C’est une émotion que je ne peux même pas décrire avec des mots, c’est incroyable. C’est ce qui me donne la force de continuer. Mon public, de qui je suis très proche, me fait tout relativiser.

Pour terminer, trois petites questions: quelle est votre plus grande qualité, votre plus grand défaut, et la clé du succès, selon vous?

NM: Ma plus grande qualité, je pense, c’est de savoir me remettre en question constamment. Mon plus grand défaut c’est d’être une éternelle insatisfaite. Je me prends la tête sur des détails, dont beaucoup se moquent. Et finalement, c’est parfois difficile de profiter de l’instant présent.
La clé du succès, c’est un mélange entre les deux. Savoir accepter les retours, et surtout, ne jamais se reposer sur ses lauriers.

Visuel (c) Nawell Madani

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