Danse

Sydney Dance Company : le vide et la virtuosité

Sydney Dance Company : le vide et la virtuosité

12 avril 2018 | PAR Raphaël de Gubernatis

Les danseurs sont magnifiques. Ils explosent d’énergie, de puissance, de virtuosité. On n’en trouverait pas de semblables en France, dans le monde de la danse contemporaine. Et il n’y a guère aux Etats-Unis, ou alors au Brésil et à Cuba, mais dans un tout autre style, qu’on imaginerait rencontrer de telles bombes de vitalité et d’engagement physique. Ils sont une petite vingtaine, venus d’Australie où ils résident et composent la Sydney Dance Company. A Paris, ils servent avec une ardeur incroyable trois chorégraphies aussi agitées et véhémentes les unes que les autres.

Fondée en 1969, la Sydney Dance Company revient au Théâtre de Chaillot pour la deuxième fois. Et avec un répertoire absolument différent de celui avec lequel elle s’était présentée naguère, du temps qu’elle était dirigée par Graeme Murphy. Trois chorégraphes ont signé les trois œuvres qu’offre à Paris la troupe australienne. Trois chorégraphes d’origines fort différentes d’ailleurs. L’un deux, Rafael Bonachela, est Espagnol, et il est le directeur de la troupe depuis 2009. Une autre, Gabrielle Nankivel, est Australienne. Le troisième, Cheng Tsun-lung, est Chinois de Taïwan.

Le gnou qui en nous sommeille

Dans sa pièce, « Wildebeest » (« Fauve »), Gabrielle Nankivel dit s’inspirer de ces étranges herbivores que sont les gnous qui peuplent le sud de l’Afrique, et dont on sait les migrations spectaculaires lors desquelles ils se regroupent par centaines de milliers et meurent par milliers. Et c’est « le gnou qui vit en nous » qu’elle prétend évoquer. Sur un fond sonore quelque peu écrasant, sa gestuelle est tournoyante, brutale parfois, abrupte même, mais aussi virtuose. Et elle sait occuper l’espace de façon magistrale en regroupant ses interprètes avec une efficacité visuelle qui force le respect.

Avec Cheng Tsung-lung, on aborde un tout autre univers, même s’il est impossible de déceler dans sa pièce, « Pleine lune » (« Full Moon »), la profession de foi qu’il rédige pour le programme. Sur scène, l’action est démultipliée par le nombre de danseurs où chacun poursuit sa trajectoire, cependant que les solos se succèdent les uns aux autres en offrant des prodiges d’acrobatie.  C’est très esthétique, à défaut d’être passionnant, mais en un mot d’un intérêt très limité. Un peu comme ces objets de facture orientalisante qu’on voit dans de certaines boutiques et qu’on imagine fort bien comme élément décoratif dans un hall ou dans une chambre d’hôtel.

Climat de film de science-fiction

Tout en agitation, en vigueur démonstrative, en dépense extravagante d’énergie, en bruit assourdissant, « Lux Tenebris » de Rafael Bonachela vous plonge dans une atmosphère un peu facile de films de science fiction, dans un climat d’apocalypse où tout est sombre, menaçant, et où semble avant tout régner la force brute.

D’où vient donc que de bout en bout, lors de cette soirée consacrée à trois auteurs  qu’on imaginerait si différents, on aura l’impression d’avoir été secoué par une agitation uniforme, d’avoir été sonné par un même vacarme indigent faisant office de fond sonore ?  Toutes trois accompagnées de musique électronique, les chorégraphies apparaissent excessives et surtout d’un vide sidéral. Impossible d’y déceler une apparence de pensée, de réflexion, de les considérer comme un tout.  Y règnent une agitation permanente, une hystérie formelle qui littéralement vous saoulent et vous laissent sur le carreau avec un fort sentiment d’insatisfaction. On soupçonne Rafael Bonachela d’en être le principal responsable. Car des trois pièces, c’est la sienne qui est la plus caricaturale. Et l’on peut imaginer que cette agitation permanente et vide de sens, c’est lui, en tant que directeur artistique de la troupe, qui d’une façon ou d’une autre l’impose. Fallait-il faire venir un tel répertoire de l’autre bout du monde ? La question se pose.

Mais le plus inquiétant, c’est que c’est précisément la pièce de Bonachela qui a été la plus acclamée par le gros du public. Peut-être saluait-on surtout les performances extraordinaires des danseurs qui ont su maintenir un rythme bondissant durant toute la soirée et n’ont jamais failli à leur devoir de virtuosité. Mais on peut aussi se demander si l’agitation et le bruit ne sont pas désormais pour beaucoup une source suffisante de satisfaction sans qu’on cherche autre chose dans une œuvre chorégraphique que des démonstrations d’exubérance, et physique, et sonore.

Raphaël de Gubernatis

Sydney Dance Company. Théâtre national de la Danse, Théâtre de Chaillot. Jusqu’au 13 avril 2018.

 

Visuel : ©Jack Saltmiras

 

Festival de Cannes : Jean-Luc Godard et Spike Lee de nouveau en lice pour la Palme d’or
Radio Elvis à l’affiche des showcases du 7e Champs-Elysées Festival nous parle de cinéma et d’inspiration
Raphaël de Gubernatis

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *