Danse

Les cent vies de Françoise Adret

Les cent vies de Françoise Adret

04 avril 2018 | PAR Raphaël de Gubernatis

 

A elle seule, Françoise Adret aura été toute une institution. Une institution séculaire ! Un monument longtemps debout en dépit des assauts des ans. Aussi loin que l’on puisse remonter dans le temps, on la retrouve partout, vaillante, l’épée au côté, l’étendard au vent, veillant avec énergie aux destinées de l’une des innombrables troupes de ballet qu’elle aura eu pour mission de diriger ou de fonder.  

Figure haute en couleurs du monde de la Danse où elle était connue comme le loup blanc, animée par un dynamisme ébouriffant, menant sa vie professionnelle à l’image du tambour d’Arcole, elle aura représenté toute une glorieuse époque avec un étonnant panache : on peut même dire qu’elle a été un pont entre la danse néo-académique de sa jeunesse et la danse contemporaine française à l’expansion de laquelle elle a participé non sans vigueur en tant que directrice de compagnie.

Née à Versailles en 1920, Françoise Adret vient de s’éteindre ce dimanche 1er avril 2018, non loin de Paris, à l’âge de 97 ans. Entre temps, elle aura fait dix fois le tour du monde, mettant sur pied ou restructurant des compagnies de ballet à Amsterdam (de 1951 à 1958), à Panama, à Séoul, à Montevideo ou Asuncion ; rendant vie au Ballet de l’Opéra de Nice (de 1960 à 1963) ; montant des spectacles chorégraphiques à Johannesburg, à Varsovie, à Zagreb, à New York ; participant avec Jean-Albert Cartier à la création et à l’épopée du Ballet Théâtre Contemporain sis à Amiens, puis à Angers (de 1968 à 1978) ; donnant, de 1985 à 1992, un élan nouveau au Ballet de Lyon dont elle lance la carrière internationale qu’a brillamment soutenue son successeur, Yorgos Loukos ; rattrapant au vol des compagnies comme le Ballet du Nord (1994-1995) ou le Ballet de Lorraine (1999) où elle fait fonction de directrice intérimaire à la suite des départs précipités de ses prédécesseurs, avant de remettre lesdites compagnies en état de marche aux mains de Maryse Delente ou de Didier Deschamps. Avec elle s’évanouit une vie incroyablement riche et trépidante, aventureuse et chaotique aussi, qui la verra créer au Théâtre des Champs-Elysées, en 1948, sa première chorégraphie sous la protection de Serge Lifar.  Une chorégraphie, « La Conjuration », dansée sur un poème de René Char, une composition de Jacques Porte et dans des décors signés par Georges Braque. Au même moment, mais comme interprète, elle crée la version du « Pas d’acier » de Prokofiev que chorégraphie le même Lifar. Son dernier ouvrage, Françoise Adret le composera sur la « Symphonie de Psaumes » de Stravinsky en 1994. Mais dans la maison de repos où sa famille devra se résoudre à l’installer ces dernières années, elle mènera encore, tambour battant, des cours de danse pour des bataillons de très vieilles dames.

La cigarette au bec

Presque toujours vêtue de noir, le chapeau sur le chef, la voix grave, impérieuse et rendue un peu rauque par un usage immodéré du tabac (elle donnait alors des cours à ses danseurs la cigarette au bec, chose aujourd’hui qui vous conduirait au bagne), héritière de la vieille école où la danse était un sacerdoce et exigeait des sacrifices sans concession, Françoise Adret n’était sans doute pas toujours commode, parfois même injuste, menant son monde à la conquête de la renommée comme un général de brigade de 93 sur les champs de bataille de la République naissante. Mais elle était infiniment drôle, gouailleuse, elle avait du chien, de la répartie, jouait son rôle de directrice de compagnie avec ce savoir-faire des vieux diplomates madrés et revenus de tout, parfaitement rompus aux intrigues du Congrès de Vienne et qui ont dû faire des prodiges pour survivre tour à tour à la Révolution, à l’Empire, à la Restauration et à la Monarchie de Juillet.  Elle que ses danseurs nommaient « la mère Adret » du temps qu’elle dirigeait le Ballet de Lyon, elle les faisait parfois enrager au-delà du possible. Mais tous finissaient par l’aimer, la chérir, car il y avait chez elle quelque chose d’infiniment séduisant et d’attachant, une force de caractère peu commune, un courage qui induisait le respect et l’affection. Et toujours ce panache de vieux capitaine à qui on ne la fait pas.

Cent vies

Dans les cent vies de Françoise Adret qui toutes ont beaucoup compté pour elle (elle fut aussi inspectrice de la Danse au ministère de la Culture et mena une croisade pour tenter de sortir de leur marasme les compagnies de ballet liées aux opéras de province), le Ballet Théâtre contemporain et le Ballet de l’Opéra de Lyon auront été toutefois des étapes essentielles.

Le Ballet Théâtre contemporain, même s’il ne parviendra pas à rompre avec le néo-académisme et à révolutionner en son temps le langage chorégraphique, eut pour noble ambition, à l’image des Ballets Russes du temps de Diaghilev, d’unir danse, musique et arts plastiques résolument modernes. Dans le paysage français, européen d’alors, ce fut une avancée considérable. On y joua du Stravinsky et du Stockhausen et on invita des chorégraphes novateurs comme Félix Blaska, Michel Descombey, Lars Lubovitch, John Butler, Louis Falco et même la cunninghamienne Viola Farber.

Cependant, quand Françoise Adret prit la tête du Ballet de Lyon à la demande de Louis Erlo, alors directeur de l’Opéra de la deuxième ville de France, souveraine maîtresse, elle osa des choix chorégraphiques plus radicaux. C’est elle qui fit inscrire au répertoire de la compagnie  le chef d’œuvre de Kurt Jooss, « La Table verte », qui trouva chez les danseuses du Ballet de Lyon (Chantal Requena, Muriel Boulay, Maryse Delente, Jane Plaisted) des interprètes exceptionnelles et qui fut l’une des plus belles productions de ce temps là. C’est aussi Françoise Adret qui permit à Maryse Delente de créer des chorégraphies pour les danseuses de Lyon. C’est Françoise Adret qui, après avoir découvert « Extasis » et « Pudique Acide » de Mathilde Monnier et Jean-François Duroure au Théâtre de la Bastille, à Paris, leur en demanda une adaptation savoureuse et démultipliée pour le Ballet de Lyon. C’est elle enfin qui invita Maguy Marin, accompagnée de sa scénographe et costumière Montserrat Casanova, à créer le 29 novembre 1985, à l’Opéra de Lyon, cette « Cendrillon » représentée depuis dans le monde entier. Et même si cela fut une rude entreprise pour la chorégraphe, pour cette dernière comme pour le Ballet de Lyon, ce fut le début d’une renommée universelle.

Raphaël de Gubernatis

Les obsèques de Françoise Adret auront lieu le mardi 10 avril 2018 en l’église Saint-Roch, rue Saint-Honoré, à Paris.

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Raphaël de Gubernatis

3 réflexions au sujet de « Les cent vies de Françoise Adret »

Commentaire(s)

  • AULAS Marie-Thérèse

    Merci cher Raphaël de Gubernatis pour ce magnifique hommage à Françoise Adret qui fut aimée aussi parce qu’elle était hors du commun avec un caractère bien trempé, évidemment une compétence indiscutable, sachant être une meneuse de compagnie parfois dure mais respectée.
    Il est impossible d’oublier cette forte personnalité qui nous emmenait aussi dans de grands éclats de rire !
    Marie-Thérèse Aulas
    ex Attachée de presse de l’Opéra de Lyon

    avril 5, 2018 at 3 h 12 min
  • chaffaud demonfaucon elisabeth

    Françoise Adret a marqué profondément ma vie d’artiste et de pédagogue.juste un immense Merci;

    avril 8, 2018 at 17 h 11 min
  • Merci cher Raphaël de Gubernatis encore pour ce bel article et Merci à Françoise Adret pour l’exemple de toute une vie de service à la danse. Mes sincères condoléances à toute sa famille & à David – fidèle lui aussi à La Danse.

    avril 12, 2018 at 6 h 48 min

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