Danse

« Apparition », Le loup dans la bergerie d’Emio Greco

« Apparition », Le loup dans la bergerie d’Emio Greco

07 décembre 2017 | PAR Raphaël de Gubernatis

C’est dans une sorte de méditation sur l’enfance, sur sa fragilité et ses effrois, sur la mort surtout, que nous plonge « Apparition », spectacle d’Emio Greco dont la création française s’est déroulée à l’Opéra de Marseille. Et toute la production est noyée dans une pénombre angoissée où errent des spectres de loups aux yeux incandescents parmi de petites silhouettes enfantines, où semblent se murmurer des incantations effroyables, où grondent de grands fauves. Les images inquiétantes, mais extrêmement poétiques de Ruben van Leer, les lumières éloquentes et sépulcrales de Henk Danner achèvent de dresser un climat mortifère au sein duquel surgissent des danseurs vêtus de noir et presque invisibles dans cet univers de terreur nocturne où luit une lune dramatiquement blafarde.

Par Raphaël de Gubernatis

Douze voix d’enfants

Pour fil conducteur à cette sombre évocation, les concepteurs d’ « Apparition » ont choisi quelques-uns des « Kindertotenlieder » du poète Friedrich Rückert, les cinq mis en musique par Gustav Mahler. Ils sont ici chantés par douze voix juvéniles d’une maîtrise des Bouches-du-Rhône, « pôle d’art vocal » dirigé par Samuel Coquard, et accompagnés par une transcription pour piano de la composition mahlérienne due à Franck Krawczik. « Ainsi ce sont les enfants qui traduisent eux-mêmes la douleur du père, commente Emio Greco. Ce sont eux qui représentent la fragilité des jeunes années, leur fugacité, leur perte irrémédiable. Des enfants qui, par leurs origines variées, relient en outre le Ballet de Marseille à une réalité sociale autrement plus complexe que celle où se meut généralement la compagnie ».

Un loup gigantesque

Les voilà, ces enfants, uniformément vêtus de cirés jaunes, mobilisés en une masse chorale sans cesse mouvante, confrontés à un loup gigantesque qu’ils contemplent avec la candeur des innocents, et dont l’image se veut le symbole « de l’instinct, de l’intuition, de l’esprit » de l’enfance. Une poignée de danseurs, sept exactement, se déploient au milieu des jeunes choristes mus par des mouvements saccadés, anguleux.
Riche d’intentions, « Apparition » cependant ne « décolle » jamais vraiment. Le spectacle apparaît comme une longue mélopée aux accents funèbres ou parfois étrangement joyeux, mais toujours plongée dans l’effroi de la nuit, et où les petites voix claires des enfants psalmodient avec application des lieder qui perdent beaucoup de leur profondeur et de leur lyrisme avec leurs organes immatures encore dépourvus d’ampleur et de science du chant. Cependant que la chorégraphie, bien décevante, hélas ! est réduite à sa plus simple expression.

Pour accompagner le chant

On avait sans doute eu le tort d’ imaginer, en apprenant que le Ballet de Marseille allait porter les « Kindertotenlieder » à la scène, que les vingt-cinq danseurs de la compagnie seraient immergés dans le lyrisme mahlérien et qu’Emio Greco déploierait les volutes de sa belle écriture pour accompagner le chant. Les desseins du chorégraphe et metteur-en-scène et de son partenaire Peter Scholten étaient évidemment tout autres. Mais le résultat, aussi respectable soit-il, n’est guère convaincant. D’autant qu’ « Apparition » se décline d’une façon qui apparaît en fin de compte très monocorde, sans que le propos de l’œuvre ne se puisse lire bien clairement.
Toutefois cette nouvelle production du Ballet de Marseille, qui sera reprise dans la cité phocéenne du 22 au 24 mars au Théâtre de la Criée, ainsi qu’au festival de Ravenne le 29 juin avec les mêmes jeunes choristes, le sera également à Bilbao, à Luxembourg et à Ljubiana, mais alors avec de enfants venus de ces trois dernières villes.

Quant à Emio Greco, à la tête du Ballet de Marseille qu’il dirige depuis trois saisons, il a été convié à créer pour cette compagnie une chorégraphie nouvelle autour de la figure de Médée. La création aura pour cadre le tout nouveau festival qui se déroule au seuil de l’été dans les ruines de Pompéi.

« Apparition », chorégraphie d’Emio Greco, sur un concept de Peter Scholten et du chorégraphe.

Visuel :  © A. Poiana.

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