Cirque

Puissant «Tetrakaï », de Christophe Huysman

Puissant «Tetrakaï », de Christophe Huysman

03 février 2014 | PAR Mathilde Le Quellec

Tetrakaï est le spectacle de la 25e promotion du Centre national des arts du cirque. Treize acrobates félins, clownesques et attachants, au vrai talent de comédiens.

[rating=4]

Les agrès sont à l’honneur avec les trapèzes (Tamryn Escalante, Simon Nyiringabo), le portique coréen (Basile Forest, Victoria Martinez), le mât chinois (Mehdi Azema, Santiago Howard, Philippe Ribeiro) et la corde lisse (José Luis Córdova). Beaucoup d’acrobaties également (Edouard Doumbia, Issouf Zemani), des portés acrobatiques (Justine Berthillot, Frédéri Vernier) et des équilibres sur les mains (Andres Labarca).

Un spectacle qui place le corps et la matière vivante en son centre dans un univers dépouillé. La musique électronique, par sa présence discrète un peu dissonante ou son absence totale, peut déconcerter ou frustrer les amoureux du cirque traditionnel. Si, en effet, le choix de la sobriété permet de montrer le corps dans ce qu’il a de plus réel, de plus brut, et, finalement, de plus pur, il a parfois l’inconvénient de priver le spectateur du charme opéré par un morceau bien choisi et de l’engouement dans lequel il nous entraîne. La magie, en effet, tient souvent à l’abandon de son être, et la musique facilite cette dépossession de soi-même, nous plongeant dans un état de béatitude et d’ébriété. Ici, les passages sans musique, moins convenus, sont peut-être aussi plus sincères : sans fond musical, les efforts des artistes, leur concentration, leur respiration, leurs plaintes aussi, sont plus perceptibles, et le public n’a pas l’illusion que la performance est exécutée avec facilité. Cette illusion est charmante, mais elle ne correspond nullement à l’ambition d’un tel spectacle, qui veut placer le public au plus près des corps. Cette sensation de proximité n’est pas forcément souhaitée par le spectateur, mais elle l’interpelle. Il mesure alors mieux l’effort physique colossal que demandent les figures acrobatiques, la tension, la peur aussi, car les acrobates ne sont pas toujours accrochés à un câble de sécurité. Le numéro très audacieux de portique coréen, en début de spectacle, en est un bon exemple : même si les acrobates sont accrochés, la tension n’en reste pas moins palpable, et la souffrance physique du solide porteur (Basile Forest) et de sa gracieuse voltigeuse (Victoria Martinez) s’entend, ce qui peut mettre mal à l’aise.

Impossible, en tout cas, de passer à côté de la drôlerie d’un tel spectacle, caractérisé par un absurde très cocasse. Les artistes au complet disposent d’un don comique incontestable, et faire allusion à chacune des scènes burlesques prendrait des paragraphes entiers. Mettons tout de même le spectateur en bouche en mentionnant le passage hilarant où Mehdi Azema (la crête iroquoise pareille à la crinière du lion !) se met dans la peau, ou plutôt dans le pelage, d’un chien savant au cours d’un numéro de dressage tordant : le jeune homme se met tellement bien à la place de l’animal qu’on en oublie qu’il est humain. Prenant des poses aussi convaincantes qu’hilarantes, il se déplace de toute la force de ses quatre pattes avec un naturel confondant et se faufile d’un bond entre les jambes de son maître avec autant de détente et de grâce que la bébête qu’il incarne. Lui non plus ne sait plus qui il est vraiment, (animal ? humain ?), et d’une mine ahurie désopilante, il lance d’un ton tout penaud : « Chui qui ?… Chui qui ?… »

Les illusions d’optique réalisées à l’aide du corps y sont elles aussi pour beaucoup dans le potentiel comique du spectacle. Glissons enfin quelques mots – impossible d’y résister ! –  sur le passage totalement délirant où le spectateur assiste, d’un bout à l’autre de la scène, aux allées et venues décoiffantes et totalement absurdes de toute une bande d’excités qui détonent tous les uns avec les autres, de par leur tenue et leur attitude : de joyeux lurons traversent la salle entre deux pirouettes, d’autres piquent un sprint, un skateur débarque à toute berzingue, une dame en talons aiguilles rouges circule avec une poubelle sur la tête… Bref, on se demande : « qu’est-ce que c’est que ces tarés ??? » et on adore ! Parodie du monde moderne ? En tout cas, les artistes prennent du bon temps, et nous aussi !

Petits bémols du spectacle : quelques longueurs. On peut regretter, par ailleurs, que l’esthétique pure passe parfois en second plan derrière les performances techniques et théâtrales. On aimerait que tout ne fasse toujours qu’un, et que le dosage musical soit un peu plus généreux. Ces gymnastes sont si beaux, si souples, si talentueux qu’on aimerait les voir déployer tout leur potentiel et toute leur grâce dans une mise en scène moins intellectualisée, et plus portée sur l’orchestration harmonieuse de leurs mouvements. L’aspect épuré a son charme et son mode d’expression propre, mais on aimerait davantage de lyrisme, comme on nous en offre à la fin.

Christophe Huysman (de la compagnie Les Hommes penchés) met en scène un monde absurde, violent, déshumanisé où les gens se débattent, en quête d’identité, en proie à l’égarement le plus total. Ils divaguent, se droguent, crient leur rage et leur impuissance face à leurs bourreaux, se battent, se manipulent, fuient, culpabilisent. Mais ils sont aussi insouciants, tendres, joyeux, fantaisistes. Le public, parfois, est malmené par leurs hurlements de terreur, leurs crises d’angoisse, leurs convulsions. Mais il est charmé par le déploiement de tant de créativité, de talent et de drôlerie. Très beau moment de poésie que ce final aérien majestueux accompagné, cette fois, d’une musique mélodieuse et enivrante qui monte doucement en crescendo. tetrakaiNombreux sont les spectateurs qui, impressionnés et impatients de féliciter Simon Nyiringabo pour sa prouesse, applaudissent avant la fin et rompent le charme de leurs semblables… C’est dommage, on aurait eu envie de se laisser porter jusqu’au bout sans interruption, bercés par le balancement élégant du jeune homme qui reste en position poirier, les jambes tendues en grand écart, la tête calée sur le point d’appui de son trapèze Washington, sans même se tenir aux cordes…


Visuel : © affiche officielle, photos © Sileks et vidéo du spectacle

Tetrakaï, de Christophe Huysman : spectacle de la 25e promotion du Centre national des arts du cirque. Espace chapiteaux de la Villette (villette.com). Mercredi, vendredi et samedi à 20h ; jeudi à 19h30 ; dimanche à 16h. Durée : 1h30. Entrée plein tarif à 20 euros (tarif réduit à 16 ou 13 euros)

Infos pratiques

Palais Omnisports Paris-Bercy
Festival Garorock
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *