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« Ava » pas s’ennuyer au Cirque Electrique

« Ava » pas s’ennuyer au Cirque Electrique

15 juin 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Spectacle protéiforme définitivement porté sur l’humour, Ava – Sa vie, son oeuvre est un solo décalé pour clown-trapéziste en robe de soirée. Dans une scénographie hyper léchée, Ava la femme fatale manie l’humour trash du haut de ses talons-aiguilles, entre un numéro de fakir et un passage au trapèze. C’est grinçant, absurde, déjanté, inattendu et réjouissant. Et c’est, du coup, tout-à-fait recommandable!

[rating=4]

Ava, c’est cette sublime créature dont la robe fendue jusqu’à la cuisse donne le vertige. C’est une voix de velours, suave comme un parfum capiteux. Un charme félin. LA femme fatale, sensuelle et dangereuse. Ou pas. Parce que tout ne réussit pas à Ava. Les hommes lui résistent (quand elle ne les épuise pas tout simplement). La cuisson de la fougasse aussi. Peut-être qu’elle en a assez. Peut-être que cette image qu’elle installe d’emblée, sur fond de Ainsi parlait Zarathustra de Strauss, n’est-elle en fait qu’un trompe-l’oeil.

Ce personnage de femme fatale à bout, d’abord absurde dans sa prétention, puis finalement attendrissant dans ses failles, Orianne Bernard le tient avec délicatesse de bout en bout. Car il est vrai que dans ses outrances et dans ses échecs, Ava est clairement une figure clownesque, qui pousse toujours trop loin tout ce qu’elle fait, jusqu’à se mettre en péril elle-même, jusqu’à finir par se vautrer dans la poésie paradoxale qui naît de la loose la plus poissarde. Dur équilibre que celui que doit tenir l’interprète entre les excès pince-sans-rire d’un archétype caricaturé et les magnifiques loupés qu’elle s’inflige. Et pourtant elle s’en sort: si, de prime abord, on a peur du manque de variation dans sa façon de camper le personnage, on se rassure vite en constatant que la comédienne arrive à lui insuffler fragilité et tendresse à mesure que le temps passe.

La force de ce spectacle est de surprendre, en ne restant jamais sur le pur terrain du théâtre. Orianne Bernard est circassienne, et ne se prive pas d’utiliser les agrès qu’elle maîtrise, au premier rang desquels le trapèze. Elle peut aussi bien se faire prestidigitatrice ou fakir que proposer le numéro d’équilibre sur cannes le plus difficile du monde. Et, comme elle ne se prend jamais au sérieux, toujours, un détail cloche, la finalité du numéro surprend, une supercherie parfaitement assumée rend le spectateur complice de ses facéties.

Le maître-mot est humour: mordant, vitriolé, qui prend le public à la fois à témoin et pour complice. Le personnage est parfaitement efficace, le comique de situation est excellemment exploité, et les spectateurs répondent de façon enthousiaste y compris quand l’humour se fait potache.

Il faut mentionner une impressionnante scénographie, faite de rideaux et d’une mise en lumière de tout premier ordre. La transposition sur la piste circulaire du Cirque Electrique est à elle seule une prouesse: jamais vous n’aurez vu un cirque aménagé ainsi! L’utilisation de couleurs vives et contrastées, la musique oscillant entre l’opéra épique et le jazz lynchien, l’utilisation généreuse de machines à fumée concourent à entretenir une atmosphère surréaliste et mystérieuse, kitsch mais tout de même parfois intime.

Certes, parfois, les ficelles sont un tout petit peu grosses. Le vrai-faux entracte, la participation du public, révèlent moins d’inventivité que les rideaux apprivoisés de l’entrée ou le final audacieux. Les capsules vidéos sont amusantes, mais elles font un peu « gadget » dans une dramaturgie qui ne les justifie pas vraiment. Et on déconseillera aux âmes sensibles, rétives à l’humour énaurme que ne renierait pas un grolandais, de se frotter à la magistrale interprétation de Little Woman en Do Majeur au ukulélé – ceux qui font moins la fine bouche pleureront en revanche de rire.

Il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un spectacle abouti, avec une esthétique évidente et soignée, et une vraie prouesse d’interprétation d’un personnage d’autant plus difficile à jouer qu’il semble d’abord univoque. Orianne Bernard possède une vraie présence scénique. Un spectacle qu’il faut aborder comme il est offert: avec énergie, second degré, et une folle envie de ne pas rester engoncé dans le carcan d’un rire policé.

Jusqu’à dimanche 17 juin au Cirque Electrique.

Mise en scène : Alexandre Pavlata / Jeu : Orianne Bernard / Création lumière : Christian Peuckert / Régie plateau : Robin Mensch et José Grimaldi / Création costume : Monika Schwarzl / Coproductions : Les Migrateurs, Le Point d’eau d’Oswald, l’Illiade, le Pré’O / Avec le soutien : de la DRAC Alsace, la Région Grand Est, le Département du Bas-Rhin, la Ville de Strasbourg, l’Agence Culturelle d’Alsace, le crédit mutuel, les Noctambules et Génération Cirque / Crédit photo : Pierre-Etienne Vilbert

Infos pratiques

La Scène Watteau
Musée d’Orsay
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