Rap / Hip-Hop

NTM met la Fièvre Old school à la Fête de l’Huma (14/09/2018)

NTM met la Fièvre Old school à la Fête de l’Huma (14/09/2018)

15 septembre 2018 | PAR Thomas Gayrard

Au rendez-vous des idées et des sons de la Fête rituelle perpétuée par le journal communiste L’Humanité, organe du PCF, le come-back du duo mythique du rap français Kool Shen-Joey Starr ressuscite le passé et passe le flambeau sur une pelouse pleine et conquise à la cause.

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Tandis qu’au ciel de la Courneuve, bleu roi et rouge sang se disputent l’horizon, on arrive aux portes de la ville-monde que le grand quotidien communiste dresse tout en tentes blanches et géantes, une fois l’an dans la rentrée de Septembre et la poussière d’un parc. Et on prend sa première leçon politique : presse ou pas, nul spectateur impatient n’aura assez de privilège pour s’épargner une heure de queue – l’organisation manifestement dépassée par la foule venue exploser le score pour écouter le NTM. Et tant pis pour Catherine Ringer et No One Is Innocent, autres gloires rebelles aux cheveux blancs, rescapés de 2 ou 3 décennies mais passés à la trappe de ce moment de Purgatoire.

La mauvaise humeur se dissipe à mesure qu’on remonte les larges allées bordées de stands où défilent fédérations provinciales et groupes exotiques, citations politiques et spécialités locales. Jusqu’à la pelouse géante de la Grande Scène, noyée de toute une mer humaine tanguant à la houle du Suprème, sous les phares des projecteurs et les foudres des écrans, pour le tout dernier concert de leur mini-tournée des 30 ans. Et alors qu’un single sorti hier confirme un prochain album, le premier depuis 20 ans (autant dire le Graal, notre jeunesse revenue d’entre les ombres, Indiana Jones 4 pour les geeks – en plus réussi espérons).

Il serait tentant de mêler la bonne tendresse à l’ironie facile pour rapprocher NTM et leurs hôtes communistes : des monuments old school, dinosaures devenus fossiles d’un Ancien Monde. Tant les Seigneurs d’hier, souverains du hip hop nineties avec les Marseillais d’IAM, semblent loin du rap d’aujourd’hui, métamorphosé par la contre-révolution trap – rythmique ralentie et décalée, flow alanguie et vocodée, lyrics festifs ou désenchantés ayant enterré toute rage revendicatrice. On est pourtant étonnés de voir le public plus jeune – et plus sage – que prévu, pour entendre des hits désormais classiques, connus par cœur depuis 2 décennies par ceux qui les récitent ce soir de leurs bras saccadés : Tout n’est pas si facile, Laisse pas trainer ton fils, Ma Benz Benz Benz avec Lord Kossity…
Sous deux tours portant les DJs aux platines, et sous les trois colossales initiales qui d’une insulte firent une marque, Kool Shen et Joey Starr invitent leurs guests ou se partagent seuls une scène hors de mesure, tantôt s’interpellant tantôt nous haranguant avec une belle complicité retrouvée. Le second nous prévient pourtant d’une punch line : « on a un siècle, mec ! ». Et si la gestuelle garde son groove expressif ou sa statuaire racée, on ne retrouve pas évidemment toute l’énergie bestiale et bondissante qui fit la légende du Jaguar. Ce que le corps du félin a perdu, la voix y a gagné, plus rauque et éraillée que jamais, tout en graves presque surnaturelles, son flow comme un de ces torrents d’eaux vives et de vieilles pierres dont on fait les meilleurs whiskys. Kool Shen ne démérite pas, présent comme un vivant pilier sur la scène, un homme qu’on sent mature et concentré, et dont on ne se lasse pas d’entendre le chaloupé si singulier, si vif. A côté de cette classe minimaliste, le buddy guy bad guy Joey Starr mixe aujourd’hui toutes ses vies en un look hard core mutant qui compile sauvagerie street et nouveau dandy.

Étrange sensation d’assister au spectacle d’une institution de la rébellion. Alors même qu’au rythme des paroles qu’on reconnaît, elle nous adresse un message resté tellement d’actualité qu’on peine à y croire. Puisque rien n’a changé ou presque pour les jeunesses des quartiers, qu’est-ce qu’on attend pour mettre le feu ? Les vétérans plus vivants et plus justes que leurs prétendus successeurs du Nouveau Monde ?

Mais au final, c’est en chantant leur héritage, en transmettant le relais à de plus jeunes, que nous auront été insufflées les plus puissantes vibes de la soirée, notamment aux deux rappels. Sur un beat plus contemporain, le trentenaire Sofiane / Fianso, passé par Saint-Denis, Stains et le Blanc-Mesnil. Il est la nouvelle garde qui partage l’affiche de leur nouveau single, Sur le drapeau, accompagnée d’une noire légion oriflammes au vent et logos au torse, pour célébrer, en un chant guerrier straight comme un rock, « l’Empire éternel du 9-3 » . Ce département des Misères et des Merveilles royaume des NTMs (une reprise de Seine Saint Denis style l’avait opportunément rappelé) où nous sommes ce soir : « chez nous c’est pas comme les autres / ça fabrique des mecs à part / ça fabrique des M’bappé ». C’est enfin le label de Kool Shen, toute une joyeuse et mouvante crew, Lord Kossity en pointe, qui conclue le show en faisant du nom de la prod un refrain digne d’un slogan PCF : « IV (prononcez « for ») my people ».

Restaient le duo bi-national Acid Arab et son grand trip électro mixant des cultures orientales, au Humacumba, ou la pop provocatrice et parodique du binôme John Lénine & Sylvester Staline (aka R.wan & Toma Feterman), radicalisant la propagande soviétique d’Europe de l’Est, sur la P’tite Scène, pour ceux qui ne voudraient pas quitter si tôt la chaleur de la foule. Foule un peu étouffante sans doute parfois, sur les artères qui se croisent ou aux abords des scènes. Mais une des plus belles foules de France, pour qui n’a pas peur du peuple, bordélique et débraillée, si festive et fraternelle qu’elle mêle les styles, les couleurs et les âges une bière à la main, le jeune ivre et le vieux syndicaliste, le lascar d’à côté et l’intello d’ailleurs – l’humanité, en somme.
visuels : photo des lieux sur le facebook de la Fête de l’Huma

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