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Le Trio Nuori ressuscite Henriette Renié

Le Trio Nuori ressuscite Henriette Renié

08 avril 2018 | PAR Elodie Martinez

Le 23 mars dernier, le Trio Nuori sortait son deuxième album, consacré à la compositrice Henriette Renié injustement laissée dans l’ombre et le silence puisque presque aucun enregistrement de ses œuvres n’avait encore été fait alors qu’elle est une véritable pionnière dans l’univers de la harpe. Selon les mots de Sylavin Blassel, le nom de Henriette Renié évoque « toute proportion gardée, cette citation de Marie d’Agoult : « Thalberg est le premier pianiste du monde. Liszt est le seul ». Voilà. Les premières et premiers harpistes du monde, il y en a plein. Henriette Renié est la seule. »

Née à Paris le 18 septembre 1875, Henriette Renié possède dès son plus jeune âge de véritables donc musicaux qui se manifestent alors qu’elle n’a pas encore 5 ans : elle joue alors du piano à quatre mains avec sa grand-mère. Toutefois, après avoir assister à un concert de Hasselmans, elle se passionne pour l’instrument qu’est la harpe mais doit attendre de grandir un peu, sa taille ne lui permettant pas alors d’atteindre l’ensemble des cordes. Son père invente alors un système de hausse de pédales afin de lui permettre de jouer normalement de l’instrument. Son apprentissage est tout simplement phénoménal : de simple auditrice aux classes du Conservatoire, elle devient élève, et même une élève plus que brillante, remportant à l’âge de 12 ou 13 ans le premier prix du Conservatoire avant d’intégrer la classe d’harmonie de Théodore Dubois avant l’âge autorisé par le règlement. Il faut alors imaginer à quel point déjà son talent a su subjuguer les auditeurs du Conservatoire. Elle poursuit son apprentissage en classes de fugue et de composition où elle se trouve être la seule jeune fille, mais elle n’ose pas encore composer, craignant de se singulariser davantage. Il faut dire qu’à cette époque, seules Cécile Chaminade et Augusta Holmès étaient compositrices. Finalement, Théodore Dubois, Ambroise Thomas et Massenet parviennent à la convaincre de se lancer.

Parallèlement à ses compositions, Henriette Renié enseigne l’apprentissage de la harpe très tôt et elle est l’auteure d’une méthode qui reste aujourd’hui encore une référence. Elle s’est même présentée au poste d’enseignante au Conservatoire, mais sa demande n’a pas aboutie. Officiellement, les raisons seraient liées à son attachement à sa religion qui étaient alors mal vu à l’époque où l’on venait de séparer l’Eglise de l’Etat, mais la véritable raison serait plutôt qu’il était inconcevable de voir une femme occuper un tel poste, aussi douée soit-elle. Cela ne l’empêchera pas de se consacrer à ses élèves et à ses cours jusqu’à sa mort, le 1er mars 1956, ces derniers comptant par exemple parmi eux le célèbre Harpo Marx, des Marx Brothers, Marcel Grandjany ou encore Lily Laskine

Son œuvre musicale se compose d’une trentaine de pièces et de transcriptions, fortement influencés par le romantisme et se référant souvent à Liszt sans pour autant jamais l’imiter ou pouvoir être qualifier de « sous-Liszt », conservant comme langage premier celui de son époque. De plus, pour Sylvain Blassel, le fantastique est l’une des composantes les plus essentielles dans l’œuvre de Renié.

On s’étonne alors qu’une figure si emblématique de l’instrument n’est jamais été mise à l’honneur par un enregistrement, à l’exception d’un album de Xavier de Maistre sorti en 1999 chez Harmonia Mundi. Heureusement, le Trio Nuori prend enfin la relève et, paradoxalement, propose un enregistrement sans harpe, montrant que ces compositions peuvent tout aussi bien être jouées au piano, Henriette Renié ayant d’ailleurs précisé que son Trio pour violon, violoncelle et piano ou harpe et sa Pièce symphonique pour harpe seule pouvaient être interprétées indifféremment par la harpe ou le piano.

Formé en 2009, le Trio Nuori se compose de Vincent Brunel au violon, Aude Pivôt au violoncelle et Flore Merlin au piano. Il s’évertue depuis ses débuts à ne pas se contenter des ouvrages célèbres connus d’un grand nombre (bien qu’il ne délaisse pas pour autant ces derniers et ait déjà montré la maîtrise de ce répertoire) et n’hésite pas à découvrir afin de faire découvrir des noms plus rares, notamment français, comme Alkan, Bonis, Boulanger, Chausson, Farrenc, Onslow, Tailleferre et Alexis de Castillon. Ces trois musiciens ajoutent avec cet album un autre nom à cette liste, nom qu’ils servent de tout leur talent dans l’enregistrement de ce disque consacré à la musique de chambre de Henriette Renié composé de sa Sonate pour violoncelle et piano, ainsi que de sa Pièce symphonique et de son Trio pour violon, violoncelle et piano déjà cités plus haut, la harpe étant remplacée par le piano, comme nous l’avons déjà signalé, faisant de ces enregistrements les premiers au disque. L’instrument de Flore Merlin se montre tout à fait à la hauteur de ces versions alternatives, se montrant riche de couleurs, de nuances, et de souplesse. La Sonate laisse entendre son inspiration lyrique, tandis que le Trio « porte encore quelques résonnances « classiques » », comme l’explique le livret. Quant à la Pièce symphonique, l’écriture de Henriette Renié est tellement naturelle pour le piano que seules de très légères modifications ont été nécessaires « pour atteindre la fluidité induite par les glissendi tonaux caractéristiques de l’accord changeant des cordes de la harpe ».

Une belle réussite qu’il convient de saluer, d’autant plus que le Trio Nuori propose de découvrir ces œuvres dans une tournée où il met un point d’honneur à partager au mieux et à expliquer ce travail. Après une première date gratuite à Lyon le 27 mars dernier, il se rendra à Lausanne le 19 avril, à Clermont-Ferrand le 24 avril, puis enfin à Paris le 2 mai. De beaux moments vous attendent, n’hésitez donc pas à vous rendre sur le site du Trio pour de plus amples informations ! Vous pouvez également encore soutenir ce beau projet ici.

© T.Tasheff pour la photo du Trio Nuori et DR pour les photos de Henriette Renié

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Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

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