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Retour sur une édition vivante et belle des Rencontres Musicales de Vézelay

Retour sur une édition vivante et belle des Rencontres Musicales de Vézelay

27 août 2017 | PAR Yaël Hirsch

Du 24 au 26 août 2017, la colline éternelle a reçu 5000 spectateurs dans sa basilique mythique au narthex unique et aussi, sous la férule de la Cité de la Voix, dans des églises, des champs, des lieux-dits et des jardins des alentours (Avallon, Saint-Père, Asquins). En tout, ce sont 25 concerts (dont 19 gratuits) qui ont eu lieu en 3 jours. Retour sur une édition où le baroque a côtoyé le jazz, la musique orientale et même la chanson et le rap…

Jeudi, le soleil s’est levé presque exprès sur la colline de l’église d’Asquins où une vraie fanfare d’ouverture a surpris un public champêtre. Les serpents (ancêtres du tuba, lire l’article sur le blog de la Cité de la voix) ont donné le « la » métissé d’une édition 2017 ouverte aux quatre vents. A 16h, le premier concert a rempli au maximum l’église d’Asquins. Entouré de son ensemble (dont la vibrante mezzo-soprano et ancienne des Arts Florissants, Guillemette Laurens) et du joueur d’Oud Ihab Radwan, Michel Godard nous a raconté avec vivacité et générosité la rencontre entre Venise et l’Egypte par la musique de Ferrari, Monteverdi, Schütz (qui est venu étudier auprès de Monteverdi) et des créations de lui-même et de son compère Ihab Radwan. Alors que l’oud soulignait assez élégamment une Cantate Spirituelle de Ferrari et que les serpents de Godard ont infiniment séduit le public, le concert, empli d’improvisations, de présentations à la volée de musiciens par leur chef et de jubilations, s’est déroulé comme un grand set de jazz… sur instruments anciens. Convivialité, ouverture et maestria étaient les maîtres mots de de cet « Égyptien à Venise » d’où le public est ressorti enchanté en se demandant « Comment peut-on n’être que persan ou que français? ».

Alors que les allemands de Sixt faisaient danser la Place des Rencontres sur la colline de Vezelay, du côté de la Cité de la Voix, Emmanuelle Giuliani et Guy Gosselin parlent de la tradition mariale avec le compositeur Philippe Hersant pour les Vêpres duquel la basilique a reçu un orgue démontable et a mis en place deux chœurs. Aux manettes de ces Vêpres, le chef de l’Ensemble Aedes participait également à cette rencontre où le grand compositeur a parlé de cette oeuvre, commandée en 2013 par Notre-Dame de Paris pour célébrer ses 850 ans et que ce musicien né à Rome a pensé avec des cornets et saqueboutes comme un pendant de Monteverdi.

Après un dîner animé à la cantine organisée dans une grande tente sous la basilique, place au concert donc, avec un programme « Chant du soir » qui commençait par les voix nues et magnifiques de Aedes (subtilement relevées par Louis-Noel Bestion de Camboulas à l’orgue et un accord à l’harmonica par Matthieu Romano) dans des Ave Maria, des cantiques et une petite toccata de compositeurs allemands catholiques et protestants : Bruckner, Mendelssohn, Reger et Brahms. Une petite pause dans la nuit claire de Vézelay et l’on a plongé dans le monument aussi contemporain que néo-classique et aussi imposé (commande de l’Eglise) que libre. Composée de quatre parties en français et en latin, débutant par une toccata étourdissante et amenant plusieurs choeurs (dont Les petits chanteurs de Lyon) à se rencontrer, ces Vêpres inspirées par Monteverdi sont grandioses. Surtout lorsque les nombreux choristes sont tous vêtus de noir, comme la nuit sacrée et apaisée que Vézelay a passée. A 23h30, faisant fi de cette gravité, les Mains Sales ont pris d’assaut la Place de Rencontres pour une nuit festive où la voix jazz de la chanteuse a rencontré le rap plein de sens du chanteur d’un groupe.

Le soleil s’est levé dans la matinée du vendredi sur Vézelay. Alors que dès le petit déjeuner, les festivaliers ont chanté avec les Garçons s’il vous plait, l’apéritif s’est passé dans des ruines sublimes, en haut de la colline où les Voix Buissonières ont partagé leur répertoire contemporain et leur spectacle « C’est lui! » entre musique et théâtre avec un public nombreux, parmi lequel il y avait des détenus de la prison la plus proche : Joux-la-ville.

L’après-midi a été résolument baroque à l’église Saint-Lazare d’Avallon, où Le Banquet Céléste, dirigé par Damien Guillon a fait le lien entre « Bach et l’Italie » comme dans le CD qui est paru chez Glossa . Le lien se fait via le psaume n°51 «  »Tilge, Höchster, meine Sünden » (circa 1745) qui est une transposition à peine ornementée du célèbre « Stabat Mater » de Pergolèse (1737) adapté à un Psaume. Après avoir entendu le « Salve Regina » de Pergolèse par la magnifique soprano Céline Scheen et perçu l’agilité de la voix de contre-ténor de Damien Guillon dans le « Nisi Dominus » de Vivaldi,nous avons pris le train qui liait Naples à Leipzig dans la première moitié du 18e siècle en entendant le fameux Psaume / Stabat Mater. Passant ainsi d’un chant de deuil ultime en latin (la vierge qui pleure sur le corps de son fils crucifié) à un chant d’espoir de salut protestant en allemand, mais en gardant la même mélodie, nous avons été éblouis par le duo Scheen/Guillon, aux timbres éblouissants,  à l’énonciation germanique parfaite, et qui ont joué la carte de l’Italie et de l’Allemagne avec des talents de traducteurs qui n’ont jamais oublié l’émotion. Nous avons tremblé dans le « Siehe ich bin in Sünd empfangen » et jubilé tout le long, y compris dans les bis. L’église pleine a applaudi à tout rompre ce voyage merveilleux.

De retour à Vézelay, place au jazz, au bon vin local et à la convivialité en écoutant le Cynthia Abraham Quintet place des Rencontres. Le temps d’une mise en oreille et d’un dîner et nous étions partis pour le grand concert du soir à la basilique, qui a été une expérience de spectateurs très forte de choeur a cappella avec Mikrokosmos. Deuxième volet d’une trilogie parfaitement originale, « La Nuit dévoilée » est une immersion dans un son contemporain, joueur, émouvant et spatialisé par Loïc Pierre et son chœur. On entre dans ce spectacle dans le noir et par une sorte de novlangue  enveloppante signée Joby Talbot (années 1970) murmurée de tous les côtés avant de se laisser douter par des onomatopées de Meredith Monk. Il y a un peu de Poulenc et en bis, Les vêpres de Rachmaninov, mais sinon c’est tout un monde nouveau qui s’ouvre à nous, en soupirs, en timbres purs, en clignements de cloches tubulaires (instrument japonais) et à part quelques battements de tambour, il n’y a que les voix de Mikrokosmos et la nuit pour nous guider comme sur un fil fluide d’émotion dans un répertoire 20e et 21e siècle surprenant qui nous pale en norvégien (Gjermund Larsen, Grete Pedersen), en islandais (Jaakko Mantyjaärvi), en latin et en anglais de la caresse de la nuit. L’on finit par la lumière d’une marche nuptiale éblouissante signée Henning Sommerro, bouleversés et apaisés par cette expérience totale. Les chanteurs du choeur Mikrokosmos disent bonne nuit longuement sous le christ du Narthex et l’on part se coucher dans l’attente impatiente du troisième jour de festival.

Le dernier jour du festival s’est ouvert dans un grand soleil et a commencé à 9h par une petit-déjeuner inoubliable sur le site des fontaines salées (ruines de thermes du 3e siècle sous la colline de Vézelay) avec au menu du café, des croissants et le grand tableau noir des Garçons s’il vous-plaît qui ont – à la carte- chanté aussi bien du Mozart que du Gainsbourg a capella. Un jeu drôle et musical qui met en joie pour la journée.

A 10h, à la Cité de la voix, les Têtes de chien ont carrément donné un atelier de chansons à partir d’œuvres populaires du Moyen-Âge. Après le déjeuner c’est dans la roseraie de Dominique Armengaud, devant sa chambre-d’hôte de Saint-Père, le Val en Sel, que le plein air a continué de faire vibrer la voix et l’humour des infatigables Garçons s’il vous-plaît.

Alors qu’une souscription est ouverte pour sauver ce chef d’œuvre de l’art gothique, c’est dans l’Eglise de Saint-Père que la journée s’est poursuivie avec un concert célébrant les 500 ans des 95 thèses de Luther. Lucien Kandel et Musica Nova sont allés chercher le répertoire du temps du réformateur, qui a non seulement commandé des compositions, mais traduit des psaumes en allemand et composé lui-même. Avec Johann Walter, musicien à l’honneur de ce concert de l’après-midi, il a même publié un recueil de chants en 1524. Musicalement, c’est la fête de la polyphonie et si cela reste très pur, l’on a découvert -aux origines d’une tradition protestante qui va jusqu’à Mendelssohn en passant par Bach- que Luther amateur des arts n’avait rien d’austère !

En final de cette édition 2017 des Rencontres, l’Orchestre de Dijon Bourgogne et le chœur Arsys ont pris place dans la basilique de Vézelay pleine à craquer, pour un grand concert d’inspiration religieuses. Porté par la voix parfaite de la soprano Sybilla Rubens et dirigé avec allégresse par Mihaly Zeke, le « exultate, jubilate » de Mozart était une explosion de beauté et de joie. Les Vêpres du maître de Salzbourg ont été sublimées par Arsys et après une courte pause dans la nuit chaude et étoilée d’une Bourgogne estivale, ce somptueux concert a fini sur deux Psaumes mis en musiques par Mendelssohn et interprétés avec énergie par Arsys et l’orchestre de Bourgogne : n°115 « Nicht unserm Namen, Herr » et puis n°42 « Wie der Hirsch Schreit ». Applaudi debout, Arsys a donné en bis une très belle œuvre pour chœurs de Brahms.

Tandis que le vin de Vézelay coulait à flots, l’on n’arrivait pas à croire que le Festival était déjà fini pour cette année 2017 à Vézelay, mais en attendant les prochaines Rencontres Musicales qui auront lieu du 23 au 26 août 2018, la Cité de la Voix poursuit sa programmation à l’année, avec plus de deux concerts par mois et une résidence de deux ans de la basse Arnaud Marzorati qui travaille un programme sur Faust. Tout l’agenda d’une année à Vézelay se trouve en ligne.

visuels : YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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