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[Live Report] Jordi Savall à la Cité de la Musique : de guerre lasse

[Live Report] Jordi Savall à la Cité de la Musique : de guerre lasse

14 octobre 2014 | PAR Victorine de Oliveira

Dans le cadre du cycle Guerre et Paix, la Cité de la musique invitait Jordi Savall et ses différents ensembles pour un voyage dans l’Europe des XVIIe et XVIIIe siècles.

Depuis plus de trente ans, Jordi Savall s’est fait une mission de promouvoir la paix par tous les moyens à sa portée, l’archet d’une viole et sa baguette de chef d’orchestre. Des armes en apparence dérisoires, n’était le tranquille acharnement du maître. Au disque comme au concert, ses derniers projets témoignent d’une sensibilité aigue aux conflits qui déchirent des régions au patrimoine musical immensément riche, des Balkans à la Syrie. « La musique est un moyen de faire prendre conscience des souffrances comme des espoirs que la guerre et la paix peuvent engendrer. […] Si l’on écoute les musiques du monde entier, de toutes les traditions qui sont arrivées jusqu’à nous, leur beauté devrait nous inspirer l’horreur de la guerre comme le désir des bienfaits de la paix », écrit Savall dans le programme de salle distribué vendredi soir 10 octobre. Naïveté ? Ce serait fermer les yeux sur l’évident travail de mise en perspective historique, et les résonnances inattendues nées de la confrontation d’un chœur de Haendel avec une Plainte anonyme en araméen.

Entouré des ensembles Hespèrion XXI, Le Concert des Nations, La Capella Reial de Catalunya, et de solistes venus de Bulgarie (Nedyalko Nedyalkov au kaval), de Turquie (Yurdal Tokcan à l’oud et Hakan Güngör au kanun) et de Grèce (Dimitri Psonis au santur), Savall se penche sur l’Europe des XVIIe et XVIIIe siècles. Pas de doute, c’est historiquement pointu. De l’attaque de la Hongrie par l’Empire Ottoman en 1613 aux débuts de la guerre de Trente ans, des batailles entre France et Espagne au siège de Barcelone ou aux guerres des Trois Royaumes entre Angleterre, Irlande et Ecosse, le tableau a de quoi faire frémir ! A se demander comment le bruit des bottes n’a pas effacé violes et trompettes…

C’est que celles du Concert des Nations sonnent joyeusement ! Le Te Deum de Charpentier, ici choisi pour marquer le Traité de Nimègue (1678) qui vit l’Espagne céder à la France la Franche-Comté et les Flandres, prend des allures volontaires. Les œuvres choisies, souvent écrites pour double chœur, mettent en valeur la dramaturgie de tout le concert, servi par les voix magnifiques de la Cappella Reial de Catalunya. La beauté des timbres n’a d’égal que le soin porté aux articulations. Si le programme est conçu de façon à évoquer telle déclaration de guerre ou tel traité de paix, on ne peut s’empêcher de voir aussi l’histoire de la musique s’écrire sous nos oreilles. Un exemple : le chœur « Zion spricht : Der Herr hat mich verlassen », extrait des Fontaines d’Israël de Johann Hermann Schein, cache à peine son inspiration madrigaliste italienne sous un texte de motet allemand.

Le mélange de pièces liturgiques, profanes, traditionnelles ou parfois simplement illustratives (et donc musicalement moins intéressantes, comme l’anonyme Pavane pour la petite guerre) fonctionne moins comme un appel à la paix, un poil utopique, que comme un passionnant voyage dans le temps. Savall est d’ailleurs le premier à le reconnaître, lui qui déplore, en annonçant deux bis, « ces guerres que l’on ne  peut arriver à faire taire ». On aimerait tant l’encourager à ne pas désespérer…

visuel: © Julien Mignot

Infos pratiques

La Casa Cubana – Montreuil
Les Noubas d’Ici
Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

One thought on “[Live Report] Jordi Savall à la Cité de la Musique : de guerre lasse”

Commentaire(s)

  • Bonjour,
    Bel article qui rappelle que l’art mène à tous, même aux plus beaux des engagements.
    ordialement

    octobre 14, 2014 at 18 h 44 min

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