Fictions

 Thomas Gunzig recadre avec amour son nouveau roman : « La vie sauvage » [Interview]

 Thomas Gunzig recadre avec amour son nouveau roman : « La vie sauvage » [Interview]

23 août 2017 | PAR Yaël Hirsch

Après avoir adoré son Manuel de Survie à l’usage des incapables (2013) et jubilé à la Quinzaine des réalisateurs 2015 au scénario du Tout Nouveau Testament, nous avons rit fort et parfois jaune à la lecture u nouveau roman de Thomas Gunzig, La vie sauvage (Au Diable Vauvert, rentrée littéraire 2017). Rencontre avec un intellectuel  et un auteur aussi séduisant que modeste.

Pour lire notre chronique du roman, c’est ici.

Dans La vie sauvage vous allez à l’encontre de Robinson Crusoé : c’est un « sauvage » qui se retrouve dans la Belgique des années 2010…
Je crois que c’est  une bonne vieille technique d’avoir une regard extérieur sur nous-mêmes. Et donc de pouvoir regarder notre monde avec des yeux neufs. C’est d’ailleurs  ce que faisait Montesquieu avec les Lettres Persanes. Sauf que mon héros a tout lu.  Ce qui m’intéressait le plus, plus que de parler du pays d’origine, c’était de décrire le regard quelqu’un qui à la fois connaît notre univers de manière ultra théorique et qui le découvre de manière « pratique ».  Surtout, le plus important c’est que le type est fâché :  il est de mauvaise humeur à la base!

Le type est jeune aussi. Est-ce que le monde des adolescents est particulièrement cruel?
C’est peut-être un cliché de se dire cela. Je pense que le monde des adultes est terrifiant, le monde des enfants l’est aussi. Alors que les ados… Ils aiment bien les valeurs claires. Ils ont des grandes notions de bien, de mal, de fidélité, d’engagement etc. qui peut les rendre un tout petit peu agaçants, parce que y’a de l’arrogance qui se dégage de l’ado qui nous fait la morale. Mais c’est aussi assez beau et touchant. J’avais envie de mettre en scène un adolescent parce que c’est aussi l’âge où l’on éprouve les émotions de la manière la plus brute, la plus pure, la plus intense… On découvre en fait les émotions qui vont nous suivre toute notre vie: être amoureux, détester quelqu’un, être fâché -et très fâché-. Et à l’adolescence, ces émotions ont une sorte de puissance pure qui m’intéresse.

Le héros a tout lu mais existe-t-il un corpus parfait pour préparer une arrivée en civilisation européenne?
J’avais envie qu’il soit nourri de grande poésie qui est à la fois, une poésie terriblement romantique et terriblement lyrique mais aussi une poésie sombre qui va si bien aux pays du Nord. Il y a un côté boueux et aigri dans la poésie de Baudelaire, de Verlaine ou de Rimbaud. Ce ne sont pas des gens qui vont parler de la garrigue et d’huile d’olive [rires] Ce sont des gens qui ont réussi à écrire des choses merveilleuses sur du moche. La poésie c’est quelque chose qui le nourrit très fortement, qui va donner un sens aux émotions que le personnage éprouve. C’est peut être ça l’avantage et l’une des forces de la poésie: mettre des mots et des images sur des émotions. Je pense que là poésie, surtout quand on est ado, c’est quelque chose qui permet de se sentir moins seul. De se dire que des émotions très puissantes qui débordent, difficiles à gérer, d’autres avant les ont éprouvé et ont réussi à trouver des formulations, des mots, des images qui relient. « Je ne suis pas seul dans ce que j’éprouve ». Que ça soient des émotions tragiques ou des émotions heureuses, savoir qu’on est pas seul dans la souffrance de l’impossibilité de l‘amour ou dans le désespoir, c’est quelque chose qui soulage. Donc ça permet de se sauver un petit peu.

L’intensité et la pureté des émotions semble tarir, dans votre livre, chez tous les adultes et particulièrement chez les hommes…
Oui, La réalité fait mal. Il y a ce professeur de français qui aurait pu être une femme formidable mais qui s’est un peu épuisée dans une petite vie, qui a ratatiné son esprit et son âme. Il y a cette psy qui est complètement sur les rails et dans le cadre de la théorie qu’elle a appris sans se poser de questions quoi. Et puis il y a cette tante qui est juste un peu la caricature de la bourgeoise, oisive, hyper auto-centrée sur son corps, sur son apparence, et qui est toujours crevée en fin de journée alors qu’elle n’a fondamentalement rien fait. Quant aux hommes c’est aussi parce que ce sont des personnages un peu plus secondaires, comme le directeur de l’école ou l’oncle qui est peut-être caricatural. Mais je ne pense même pas. Il y a beaucoup de gens, et surtout dans un certain monde politique qui vont avoir tendance à voir leurs intérêts à très court terme et qui oublient toutes les valeurs de l’adolescence qu’on pourrait imaginer comme belles et pures.

Le seul personnage un peu intéressant, c’est la cousine qui est assez maligne, assez vivante, dans une espèce de pulsion de vie…
C’est vrai que c’est un peu mon personnage préféré. C’est une fille de là-bas, mais qui s’est rendue compte de l’horreur de son monde. Un monde qui tôt ou tard renonce à ses valeurs, et puis aussi qui finit par ne plus avoir envie que de petites vies, avec des ambitions qui n’en sont pas et qui finalement, si on les accepte comme ça, vous conduisent tout doucement à des vies affreuses et tristes. Et elle, elle n’a pas envie de ça, c’est vrai qu’elle a une espèce de pulsion de vie, elle a envie d’autre chose. Elle ne sait pas quoi, elle ne sait pas comment. Les ados sont comme ça quelquefois. Ils sont bouffés par une espèce de pulsion de vie géniale, mais ils ne savent pas ce qu’ils veulent vraiment. Tout ce qu’ils savent, c’est qu’ils ont envie d’expérimenter, de vivre, d’essayer des trucs. Elle n’a rien d’héroïque à la base, elle est cette petite adolescente lambda qui a un corps un peu approximatif, qui ne sait pas grand chose, qui n’est pas très cultivée mais que j’aime bien parce qu’elle a cette pulsion de vie qui peut la rendre soit formidable, si elle fait des bons choix, et les bons choix c’est pas forcément réussir ses études et faire une belle carrière, ou cette énergie peut s’éteindre très vite. Si elle renonce, elle peut même l’oublier qu’elle a éprouvé cette énergie. Mais peut-être, qu’elle ne l’oubliera pas.

Votre héros « sauvage » et les personnages belges ont un grand point en commun, semble-t-il : la quête de la l’amour…
Ah oui, oui, oui. C’est pour ça que j’espère que ce bouquin est un peu universel et qu’il s’en ventera des millions [rires] parce que je pense que l’amour c’est quelque chose d’assez commun à l’humanité. Maintenant, c’est vrai que l’on peut décortiquer l’émotion et essayer de l’analyser de manière scientifique, chimique. Dire que ce ne sont que des phéromones ou que c’est purement sociologique… J’ai longtemps écrit des romans un peu durs, où il n’y avait pas tellement d’amour, mais maintenant que je deviens vieux, je me dis qu’en fait c’était assez chouette. L’amour nous remplit, nous fait sentir vivant. Il y a des moments un peu tristes dans la vie où l’on n’est pas amoureux. On cherche un peu, on se demande « ah j’aimerais bien tomber amoureux au fond» mais on n’est pas amoureux et la vie est un peu triste, c’est un peu gris. On n’est ni heureux, ni malheureux. Et puis soudain, ça se passe. Et on s’enflamme, puis on éprouve des trucs. Et le fait, simplement de ressentir quelque chose de très fort, comme ça, c’est bien. Et je pense que c’est commun à toutes les civilisations. Quand on lit des Japonais, des Allemands, des Chinois, des Anglais, des Américains, ça tourne toujours autour de l’amour. Les Russes au XIXème siècle ne parlent que de ça. Les contextes sociaux, politiques et économiques changent, les mentalités changent, les règles du jeu changent mais ça, ça ne change pas. Et si ça ne change pas, c’est que c’est quelque chose qui fait partie de nous, qui est dans notre squelette, notre peau, notre chair et que c’est bien d’en parler. En tout cas, j’aime bien qu’on m’en parle. J’aime bien voir des films d’amour et lire des romans d’amour et je pleure toujours.

Raconter à la fois ce qu’il y a d’ordonné et à la fois ce qu’il y a de sauvage dans l’être humain, est-ce que c’est faire oeuvre de moraliste?
C’est une bonne question. J’en sais rien. Je pense que la morale est à la fois au centre du bouquin, c’est une frontière que les personnages dépassent fréquemment et si il n’y avait pas cette frontière morale, je pense que rien ne serait forcément intéressant parce que l’intérêt peut venir de la transgression ou de la non transgression des choses. Je pense pas que le livre soit un livre qui essaye de faire la morale. Peut être de faire réfléchir. Mais c’est vrai que c‘est pas à ça que j’air réfléchi en l’écrivant. J’essayais de faire une bonne histoire, avec des bons personnages et si possible de plus au moins bien l’écrire et de faire un peu voyager le lecteur.

visuel : © Corentin Van Den Branden

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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