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Dans son documentaire, Gregory Monro tire toute la quintessence de Jerry Lewis [#Interview]

Dans son documentaire, Gregory Monro tire toute la quintessence de Jerry Lewis [#Interview]

22 décembre 2017 | PAR Eloise Sibony

Le géant de la comédie a tiré sa révérence le 20 aout dernier, rejoignant ainsi le frère qu’il n’a jamais eu, Dean Martin. Jerry Lewis est mis à l’honneur ce soir sur la chaine Ciné+Classic avec le documentaire « Jerry Lewis, clown rebelle » de Gregory Monro. Discussion avec le réalisateur du film. 

Jerry Lewis est certainement le plus grand comique de sa génération. Il se fait connaître au début des années 1940, en formant le duo Martin et Lewis avec le chanteur Dean Martin, et ne cessera de faire rire son public pour le restant de sa vie. Pour son film documentaire, Gregory Monro est allé à la rencontre du Zinzin d’Hollywood chez lui à Las Vegas. Jerry Lewis narre sa vie et accompagne de sa voix l’excellent documentaire qui lui est consacré, guidant ainsi le spectateur à travers son art.

Jerry Lewis est-il un phénomène qui ferait encore rire aujourd’hui ou son comique est-il générationnel ? 

Il est peut être un phénomène générationnel car ses films n’ont pas traversé le temps aussi bien que ceux de Louis de Funès par exemple, ils n’ont pas été transmis de génération en génération. Aux Etats-Unis, les gens ne savent pas tout ce Jerry Lewis a fait. Pour les américains, il représente le Téléthon. Ils ont eu tendance à oublier, ou à ne pas savoir du tout qu’il était un grand comique de l’âge d’or du cinéma post Seconde Guerre mondiale. Aussi, beaucoup de ses films ont mal vieilli, et aujourd’hui on est dans une ère différente, son comique a peut-être moins voyagé par rapport à un Chaplin qui parle un peu plus « aux tout petits ». Il y a un film pour moi qui a traversé les générations et qui a moins vieilli que ses autres films, c’est Docteur Jerry et Mister Love, qui est l’une des références comiques de la comédie en général. En terme, ce film a le mieux vieilli. Le principe de dédoublement de personnalité qu’il y a dans le film, a été repris plusieurs fois dans le genre comique. La couleur et le rythme de ce film là sont un peu différents des autres et a davantage séduit. 

Pourtant Jerry Lewis fait des gags qui ferait rire n’importe quel enfant… 

Moi-même j’ai montré Jerry Lewis à mes enfants et ça les fait marrer. Il suffit juste de le montrer, c’est le problème de l’inter-générationnalité. La transmission vient des adultes et aujourd’hui on a plus tendance à montrer Chaplin qui était plus compréhensible car muet, centré sur le comique de gestes, ce que Jerry Lewis a mais pas seulement. Il faut savoir dissocier les films qu’il a réalisés et ceux dans lequel il a « juste joué ». Il ne joue pas sur les mêmes choses, il est curieusement plus cérébral dans ses propres films et c’est sûrement plus difficile pour un jeune enfant de cerner cela.

Jerry Lewis était très populaire en France, bien plus qu’aux Etats-Unis…

C’était une grande star dans les années 1960 et 1970 en France. Les Français l’ont considéré comme l’un des leurs, car Jerry était un auteur, il faisait des films lui-même, en se produisant, en écrivant, en réalisant… comme la nouvelle vague française ! Il était à cette période en train de descendre aux Etats-Unis, car il se mettait un peu à dos les producteurs en voulant faire tout lui-même. Il n’a pas été considéré à cette période comme un réel cinéaste, il était déjà considéré comme un outsider.  

Pourtant aujourd’hui, les artistes sont souvent « multitâches ». Les acteurs scénaristes passent très facilement derrière la caméra, c’est entré dans la norme. À l’époque, les États-Unis n’étaient pas prêt ? 

Non, ils ne l’étaient pas ! Et encore plus quand un artiste comique, passait derrière la caméra. C’était tellement rare, exceptionnel et inattendu que forcément, cela attisait l’intérêt et on ne le cernait pas forcément de la bonne manière. Jerry Lewis s’est retrouvé isolé dans ce qu’il voulait faire. Il faut re-contextualiser, surtout avec Jerry Lewis, c’était une époque différente. Quand quelqu’un était connu pour autre chose, c’était dur de se faire à leur évolution. Surtout dans le cas de Lewis qui était une énorme star. Ils étaient avec Dean Martin les plus grandes stars. C’était des dieux ! Ils avaient ce côté post guerre et juvénile que n’avaient pas les autres duos, c’est ça qui les a propulsés. Et quand Lewis a voulu travailler solo et réaliser ses propres créations, l’industrie n’a pas compris. 

Jerry Lewis a une bipolarité sublimée par son art. Il se démultiplie en permanence dans ses personnages, dans son métier. Qui était Jerry Lewis ?

Je pense que Jerry Lewis a opéré une sorte d’auto-psychanalyse. Une sorte d’exorcisme sur sa personne. Finalement c’est un peu la clef du film, d’essayer de savoir qui est Jerry Lewis, on ne sait pas finalement ce qu’il était. Est-ce que lui-même savait ? Beaucoup de gens se sont posés la question de savoir qui est exactement Jerry Lewis. Il a peut être noyé un peu le poisson en se démultipliant et en faisant une sorte d’auto-psychanalyse sur la personne qu’il était à travers ses films, sur la quête d’identité, qui est pour moi le thème principal de ses films personnels. Dans Docteur Jerry et Mister Lovec’est l’aboutissement de cette pensée. Il nous dit qu’on a tous une face obscure et que parfois, elle est presque plus jouissive que la face visible. C’est la symbolique du nez de clown qui a un nez rouge, une fois qu’on l’enlève on voit quelqu’un qui est grave, triste, avec ses angoisses… Le fait de mettre ce masque là, ça dupe ce qu’on est. Ce qu’il nous dit, c’est que le comique est tout sauf drôle, il est dramatique. Un des intervenants dans le film le dit à la fin : « une fois qu’on pense avoir cerné Jerry Lewis, il fait autre chose qui est complètement l’inverse et il vous échappe à nouveau ». 

A quoi ressemble Jerry Lewis quand on le rencontre ? 

Jerry Lewis était sans filtre, plus à l’écran qu’à la vie d’ailleurs. Dans ses interviews il donnait plus une impression d’arrogance, de distance avec son interlocuteur, il était très à l’aise mais il testait dès les premières minutes qui il avait face à lui. Son fils Chris, qui a permis ma rencontre avec Jerry Lewis m’a confié avant que j’interview son père : « Il va directement vouloir savoir qui tu es, il va te poser des questions ». Le fait que j’étais un français a beaucoup joué je pense. La première fois que je l’ai eu devant moi, il était à l’aise dès le début. Après l’interview on a continué à parler dans son canapé, il m’a posé des questions sur ma vie etc. Il y a eu des moments de complicité entre nous pendant l’interview, à tel point qu’à un moment il m’a dit « un jour tu auras un coup de fil, je t’appellerais je te dirais que je suis à Paris, et on ira diner ». Jerry Lewis ce n’était jamais gratuit ce qu’il disait, c’est quelqu’un qui n’avait pas sa langue dans sa poche, ça s’est  parfois retourné contre lui, mais il était franc. C’est un peu la parabole des enfants, quand ils se marrent, ils se marrent vraiment, quand ils mentent c’est pareil, ils ne jouent jamais finalement.

Il y a dans le documentaire un côté assez lourd et parfois triste, qui sonne presque la fin d’une ère. Jerry Lewis était-il nostalgique ? 

Je pense que c’est lié au fait que dans le film, on le voit vieillir au fur et à mesure. À la fin, on voit ce monsieur de quatre-vingt dix ans qui a le mot de la fin et dresse un bilan sur sa vie, mais il n’a pas de regrets. C’est très intéressant car Jerry Lewis n’a aucun regret, c’est ce qui est beau et touchant chez lui. Il le dit lui-même, il a eu beaucoup de chance d’avoir une rencontre pareille avec le public dès le début. Le public a toujours été fidèle à Jerry Lewis, et Jerry Lewis en a été très reconnaissant. Tout les comiques n’ont pas eu ça. Il s’est dédié totalement à son art, et n’a jamais démordu de son public. C’est admirable qu’il n’ai jamais lâché le morceau jusqu’à la fin de sa vie. Même pour les Téléthons, il était encore sur les plateaux à quatre-vingt cinq ans, en train de chanter. 

Qu’a-t-il a pensé du documentaire ? 

J’ai eu très peur, mais il a adoré le film, et sa famille aussi. Son fils Chris m’a dit « vous avez ouvert une fenêtre dans mon cœur, que seul mon père occupait ». J’ai gardé ce message, ça m’a beaucoup touché. Je pense que l’axe un peu analytique lui a plu. 

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Eloise Sibony

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