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[Interview] Adain Sitaru :  » Il y a une forme subtile d’abus dans notre vie professionnelle »

[Interview] Adain Sitaru :  » Il y a une forme subtile d’abus dans notre vie professionnelle »

28 mars 2017 | PAR Yaël Hirsch

Après Picnic, le réalisateur roumain Adain Sitaru propose un  film profond et dérangeant sur la question de la déontologie de l’abus et de la déontologie. Nous avons été frappés par la grande maîtrise formelle et la puissance de Fixeur au Festival des Arcs et avons posé quelques questions au cinéaste sur ce film noir et très humain. Rendez-vous en salles le 22 avril 2017.

Pour lire notre critique du film, c’est ici.

Est-ce qu’on peut dire que Fixeur est un thriller
Je préférerais dire “n’est pas un thriller”.

Êtes-vous partis de faits réels?
Adrian Silisteanu, le directeur de la photographie de tous mes films a travaillé comme fixeur pour l’AFP de Bucarest avant d’être un réalisateur. Le film est très inspiré d’une enquête similaire avec une équipe française. J’étais très intéressé par son histoire et ses dilemmes moraux, parce que j’ai mes propres dilemmes moraux sur la manière dont, dans mon travail, je peux pratiquer l’abus au nom de l’art et du bon cinéma. Je parle de l’abus émotionnel et des manipulations que j’ai pu opérer, parfois, avec mes acteurs ou les animaux que j’ai utilisés, ou encore les enfants. Mais il ne s’agit pas de la manière dont un film manipule le public, comme certains ont peu le comprendre, à tort.
Etre inspiré par des faits réels était la manière la plus pratique de ne pas trop inventer. Par exemple Matei (le personnage de l’enfant nldr) nage parce que la fille du script prend des cours de natation et qu’elle est familière de ce monde. Pour nous, il est important que chaque personnage ait sa propre vérité dans son point de vue. Parce que le problème est là : il n’est pas nécessaire d’être méchant et pas professionnel pour commettre un abus, c’est le système qui existe dans tout pays qui a besoin de news ou de shows intéressants et d’être en premières loges quand quelque chose se passe.

Pour un cinéaste y-a-t-il des règles à suivre afin d’éviter l’abus ?
Je ne crois pas qu’il y ait de déontologie pour le cinéma. Je pense qu’il s’agit juste de bon sens. C’est pour cela qu’il est encore plus facile de faire des choses immorales. Pour l’instant je ne suis pas de déontologie, j’essaie de juste de blesser le moins possible dans mon métier.

Pourquoi est-il si important d’avoir accès à des éléments de la vie privée de Radu, le personnage principal de Fixeur?
En travaillant sur le scénario, j’ai réalisé que s’il y avait au minimum une forme subtile d’abus dans notre vie professionnelle, peut-être qu’il y en a aussi que notre comportement avec nos enfants et ceux que nous aimons. Et nous découvrons que cette hypothèse est juste : comment cela s’appelle-t-il quand on force nos enfants à être les meilleurs à l’école ou au sport ? Cela peut s’appeler de l’abus, même si c’est subtil. Comment cela s’appelle-t-il quand nous utilisons des mensonges pour changer l’esprit ou le comportement des enfants ? Je pense que c’est très proche de l’abus et si nous ne faisons pas attention à ces choses, nous pouvons abuser de nos enfants, avec de l’amour et les meilleures intentions, et sans même le réaliser. C’est effrayant, mais c’est comme cela dans notre monde si compétitif.

Comment avez-vous choisi les acteurs du film ?
A part les choisir doués, je cherche toujours à trouver des similarités entre le personnage de fiction et la personnalité de l’acteur. Donc je dois connaître plutôt bien chaque acteur, comment il pense, son type d’humour, ses principes… Pour Fixeur, il y avait quelque chose de plus et de spécifique pour le personnage principal : il devait bien parler français. Alors le choix n’était pas si vaste !

Comment avez-vous préparé et écrit la scène époustouflante où apparaît la jeune-fille abusée?
Pour moi, il ne s’agit jamais juste d’écriture mais toujours de répétition, d’essayer diverses manières, de parler et d’essayer encore, jusqu’à ce que la magie arrive. La scène « époustouflante » était très difficile parce que personne ne pouvait entrer dans la tête d’une mineure victime de trafic, alors c’était difficile de découvrir la psychologie de la situation, comment elle réfléchit et pourquoi elle fait ce qu’elle fait. Sans avoir compris la logique de son esprit, l’authenticité de la situation n’aurait jamais fonctionné même avec une actrice expérimentée. Donc pour cette scène particulière, le travail principal était de trouver cette logique, qui a son tour a rendu crédible et forte la scène, même jouée par une actrice non professionnelle.

Votre prochain sujet touche-t-il à un sujet aussi dérangeant que l’abus?
Je ne suis pas encore sure, mais en effet, je pourrais bien poursuivre mon idée actuelle….

Visuel : Fixeur

Un nouvel écrin pour les sculptures de Camille Claudel
« Pierrot lunaire » : un théâtre lyrique avec marionnettes d’après l’œuvre d’ Arnold Schönberg à l’Athénée.
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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