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Au 40e festival Cinéma du réel, l’Inde documentaire et ses essais rebelles s’exposent

Au 40e festival Cinéma du réel, l’Inde documentaire et ses essais rebelles s’exposent

27 mars 2018 | PAR Geoffrey Nabavian

Le Festival international des films documentaires, qui se déroule actuellement à Paris et dure jusqu’au 1er avril, propose un programme titré « Pour un autre 68 », conçu sous la direction de Federico Rossin. En choisissant la séance « Exploding India« , on a pu rencontrer une matière assez passionnante : des courts documentaires produits par l’Etat indien à la fin des années 60, et tournés par des réalisateurs aux idées libres.

La 40e édition de Cinéma du réel, qui se tient à Paris et propose des projections au Centre Georges Pompidou, mais aussi au Forum des images ou encore au cinéma Luminor Hôtel de Ville, offre à ses spectateurs une section « Pour un autre 68« . Son projet reste de donner à voir des films pour « sortir de l’eurocentrisme, de la revendication idéologique et de la posture nostalgique« , afin de saisir autrement ce « phénomène complexe et irréductible » que constituèrent les manifestations de 1968 en France. C’est en Inde que nous emmène la séance « Exploding India« , attachée à faire voir des documentaires courts, produits par l’Etat indien à la fin des années 60, puis au début de la décennie 70. Dans son excellente introduction orale, très vivante et précise, le programmateur Federico Rossin détaille la particularité de ces films : conçus sous l’égide de l’organisme Films Division, et destinés à être montrés à très grande échelle, dans un nombre délirant de pays, pour proposer un aperçu positif de l’Inde indépendante, ils ont été réalisés cependant par des cinéastes dotés d’un esprit critique. Le moment de leur tournage a été crucial : aux alentours de 1968, les réalisateurs se sont vus accorder un peu plus de marge, de la part de Films Division. Et du fait de l’indépendance du pays, achevée vingt ans plus tôt, ces productions d’Etat sont marquées, encore aujourd’hui, par une envie de penser l’Inde sur un plan international. De donner à voir son positionnement, très mouvant, dans le monde de ces années-là.

De ce contexte résultent des formes étonnantes : après un premier court titré I am 20, dans lequel le cinéaste S.N.S. Sastry s’attache à recueillir la parole de jeunes indiens, parfois assez critiques quant à la marche de leur pays, en 1967, un autre film nommé And miles to go… et signé par S. Sukhdev la même année, impose ses procédés. Sa sélection d’images documentaires met en opposition les classes sociales présentes en Inde à l’époque, et surtout, son montage plein d’effets rend le discours très vivant. Et le fond idéologique du film intéresse : le réalisateur pointe du doigt beaucoup de problèmes, en appelant en même temps l’Etat à les résoudre, et tous ses représentants à essayer de mettre leur pensée sur le même plan que le peuple, afin qu’il n’y ait pas de conflit. Le ton de cette production institutionnelle reste efficace, des années après, et certains de ses plans produisent la même impression : des images marquantes sont piochées dans le réel, afin d’interpeller. Ce qui nous mène à une limite du documentaire, car ici, ce réel est mis en scène par le montage de façon apparente, plus ou moins. Mais de tels choix de réalisation renseignent aussi sur la volonté d’user du cinéma pour interpeller, en 1967 en Inde. Et surtout, pour donner à voir les difficultés, les mécontentements, et en même temps, les élans tentés pour remédier à eux. En essayant de discuter : ainsi, au sein du premier film, différents points de vue sont-ils donnés à entendre, entre les jeunes qui désirent se vouer à l’Etat pour se réaliser, et ceux qui se sentent alourdis par les problèmes du pays.

Les courts montrés ensuite étonnent : on y sent d’intenses recherches de forme. Ainsi, dans Trip, le cinéaste Pramod Pati utilise en 1970 le procédé dont se servira Godfrey Reggio dans Koyaanisqatsi : filmer des espaces urbains et leur activité en accéléré. Ce film bref reste efficace, car bien réalisé, et pas trop explicatif. L’essai rétrospectif Flash back, signé par S.N.S. Sastry en 1974, propose aussi d’intéressantes variations, en remontant de manière distanciée le cours de l’histoire du cinéma documentaire indien, et en se penchant sur son influence dans le monde. Mais c’est un autre film de Sastry, surtout, qui offre la sensation d’égarement la plus belle : This bit of that India (1972) entend « célébrer la liberté individuelle », en plongeant, pendant l’essentiel de sa durée, dans une université où de nombreuses disciplines se côtoient. Mais en proposant aussi des images d’une représentation théâtrale de La Maison de Bernarda Alba, de Federico Garcia Lorca… Sobre et distancié, ce film a conservé bien des qualités avec les âges. Il reste marqué par une envie souterraine de montrer l’Inde du début des années 70 avec ses qualités et défauts, dans une forme déroutante, et avant toutes choses, ouverte. La traversée proposée par Cinéma du réel donne en tout cas un aperçu de cette avancée des documentaires institutionnels indiens vers l’ouverture. Juste avant que l’Etat d’urgence ne soit déclaré dans le pays…

La séance « Exploding India » est à revoir au festival Cinéma du réel, le jeudi 29 mars à 18h45 au Forum des images. Cinéma du réel se poursuit jusqu’au dimanche 1er avril.

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Visuel : photo de And I make short films © Films Division / S.N.S. Sastry, 1968 / Droits réservés

Visuel Une : photo de Explorer © Films Division / Pramod Pati, 1968 / Droits réservés

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : geoffrey.nabavian@free.fr / https://twitter.com/geoffreynabavia

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