Arts

Rodin, sculpteur sur papier : une exposition pleine de délicatesse du musée parisien

Rodin, sculpteur sur papier : une exposition pleine de délicatesse du musée parisien

13 novembre 2018 | PAR Bénédicte Gattère

Le musée Rodin possède la quasi-totalité des œuvres sur papier découpé et collé de l’immense sculpteur français. Cet ensemble très particulier et méconnu de la production de l’artiste n’avait encore jamais été montré dans son intégralité. L’exposition « Rodin, dessiner découper » en offre  une merveilleuse occasion.

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D. 04700 — Ariane, crayon graphite et aquarelle sur papier, filigrane crème © musée Rodin, image : Jean de Calan

Bien avant Matisse ou Picasso, le sculpteur Auguste Rodin s’est tourné vers le découpage, le collage et l’assemblage, – une pratique qu’il a également transposée sur ses modèles en plâtre. Au sein de l’exposition, le visiteur peut reconnaître des œuvres phares du maître « recomposées », tel que le buste de Henry Becque ou Le Penseur, avec ajout de socle ou disposition inédite. En miroir des dessins de nus, qui sont au cœur de cette production, sont disposées des vitrines des plâtres, terres cuites ou argiles du sculpteur et c’est là un point fort du parcours. Ce dispositif permet à la fois de montrer l’aspect sculptural de l’œuvre dessiné et la grande continuité qu’il y a dans la recherche plastique qui n’a cessé d’animer Rodin. Ainsi l’Isis messagère des dieux dont on connaît le bronze danse et virevolte de feuille en feuille…

D. 06202 — Jardin des supplices, 1898-1902 ?, crayon graphite et aquarelle sur papier vélin © musée Rodin, ph. Jean de Calan
D. 06202 — Jardin des supplices, 1898-1902 ?, crayon graphite et aquarelle sur papier vélin
© musée Rodin, ph. Jean de Calan

On retrouve également la petite danseuse arquée, en argile, qui fait écho à une série de dessins. Sur l’une des feuilles, la même figure apparaît sous un lavis rouge : l’effet de résonance prend alors tout son sens. Car Rodin découpe aussi par la couleur : c’est l’objet de la dernière section où le bleu le dispute au rouge afin de créer une atmosphère marine ou aérienne. En isolant systématiquement la figure du fond, par la gouache dans ses « dessins noirs », prémisses des œuvres sur papier découpé et collé (que l’on peut voir dans la première section de l’exposition) et par des couleurs plus vives par la suite, Rodin affirme son attrait pour la plastique des corps. En les abstrayant de tout contexte, il pose sur eux un véritable regard de sculpteur, tel ce corps de femme en contre-plongée repris dans plusieurs dessins.

D.  05931— La prière s’élève de l’âme du croyant, 1883-1889, crayon  graphite, encre (plume et lavis), gouache  sur  papier découpé collé sur  papier réglé © musée  Rodin, ph. Jean  de  Calan
D. 05931— La prière s’élève de l’âme du croyant, 1883-1889, crayon graphite, encre (plume et lavis), gouache sur papier découpé collé sur papier réglé © musée Rodin, ph. Jean de Calan
D. 09533— Couple enlacé, ou étude pour Le Baiser, 1880-1889, crayon graphite, encre (plume et lavis), gouache et collage sur papier découpé et collé sur papier vélin imprimé © agence photographique du musée Rodin, ph. J. Manoukian
D. 09533— Couple enlacé, ou étude pour Le Baiser, 1880-1889, crayon graphite, encre (plume et lavis), gouache et collage sur papier découpé et collé sur papier vélin imprimé © agence photographique du musée Rodin, ph. J. Manoukian

Principalement réalisée à la technique de l’aquarelle, ces feuilles montrent tout l’amour que Rodin entretien pour le jeu avec les formes. Les silhouettes, le plus souvent féminines, sont dessinées puis décalquées afin de prendre la position voulue sur le papier. Aquarellées puis découpées et collées, ce sont de véritables petites sculptures que l’artiste a pris plaisir à manipuler. Ces « cut-outs » ont retenu l’attention par l’étiquette de « modernité » qu’on a voulu leur coller mais ils témoignent avant tout du caractère ludique et spontané – quoique très travaillé – que l’œuvre de Rodin a su garder tout au long de sa carrière. Il est à noter qu’il a réalisé la majeure partie de ces papiers découpés et collés entre l’âge de 65 et 70 ans. N’ayant plus rien à prouver, artiste reconnu internationalement, il a sans doute pris la liberté d’explorer une manière inédite de traiter le dessin de manière quasi tridimensionnelle. Une façon également de rester alerte face aux recherches picturales plus modernes ou d’avant-garde.

D. 06298 — Deux femmes enlacées, 1912, crayon graphite sur papier calque © musée Rodin, ph. Jean de Calan
D. 06298 — Deux femmes enlacées, 1912, crayon graphite
sur papier calque © musée Rodin, ph. Jean de Calan
D. 05197— Deux femmes enlacées, crayon graphite et aquarelle sur deux papiers découpés et collés sur papier vélin © musée Rodin, ph. Jean de Calan
D. 05197— Deux femmes enlacées, crayon graphite et aquarelle sur deux papiers découpés et collés sur papier vélin © musée Rodin, ph. Jean de Calan

Le corpus principal de cet aspect si peu connu du génie créatif de Rodin est estimé à une centaine d’œuvres, dont  90  sont détenues par le musée Rodin et proviennent de la donation faite par l’artiste en 1916. Pour les besoins de l’exposition, la commissaire Sophie Biass-Fabiani a également fait venir des dessins de la collection de la Princeton University Library, bien que la collection du musée Rodin reste inégalable avec ses 7 500 dessins de l’artiste (toute la collection a d’ailleurs été numérisée, une belle initiative du musée). Avec une seule œuvre de Philadelphie qui n’a pas pu faire le voyage, mais dont une reproduction est présentée, on peut dire que le corpus est montré au public au complet, l’exposition « Rodin, dessiner, découper » jouant la carte de l’exhaustivité et de la rigueur scientifique. Jeux d’assemblages des corps et de positions déclinées dans toutes leur variété, ces dessins revêtent une dimension expérimentale. Ils sont un véritable laboratoire pour l’artiste. En cela, ils sont d’une valeur inestimable pour les historiens de l’art et les chercheurs, surtout lorsque l’on sait que Rodin a lui-même déclaré : « C’est bien   simple, mes dessins sont la clef de mon œuvre » !

Du 6 novembre au 24 février

au musée Rodin

77 rue de Varenne

75007 Paris

Visuels : © musée Rodin. Images : Jean de Calan, J. Manoukian.

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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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