
Quand la Nuit Blanche fait grise mine
Rues désertes, lieux fermés avant l’heure annoncée, rares traces de spectacle vivant, cette édition 2020 de la Nuit Blanche, plombée par la Covid s’est résumée à quelques installations instagrammables. Et le pire, c’est que c’est déjà bien.
Commune présence
Jeanne Brun et Amélie Simier étaient à la direction artistique et on peut saluer leur effort pour que “ça” existe. Répondre au cahier des charges ubuesque lié au virus était un vrai casse-tête. Seulement une vingtaine de projets artistiques ont été rendus possibles par une enveloppe financière réduite de 70% par rapport à 2019. L’ambition ne pouvait se résumer qu’à exister. Un partenariat avec les grands musées a permis des ouvertures nocturnes. C’est peut-être là l’occasion de rappeler que le Palais de Tokyo fermait avant la pandémie tous les soirs à minuit et que le Centre Pompidou fermait à 23H le jeudi. « Commune présence… » était donc le fil conducteur de cette triste édition.
Traces de vivant
Il est loin le temps où la Nuit Blanche s’emparait de tout Paris dans des propositions démentes et massives (ah, ce souvenir des Tuileries en feu ou des souffleurs de son dans la Madeleine), néanmoins quelques voix ont voulu conjurer le sort.
Notre programme s’est concentré autour du Marais, mais déjà trop tard, puisque nous commençons ce qui est d’habitude le début de cette randonnée culturelle de plusieurs heures à 22H30.
Normalement, c’est beaucoup trop tôt, une vraie Nuit Blanche s’attaque à 23h et se termine vers 2H. Cette année, non seulement les projets s’arrêtaient à 1h sur le papier mais dans la réalité les portes étaient closes dès 23H. C’est pour cela que nous n’avons pu ni voir la performance de Philippe Quesne qui aurait dû finir à 1H au Centre Pompidou, ni les installations de Frédéric Nauczyciel à la Cité Internationale des Arts ultra vide à 23h.
C’est finalement d’abord dans les églises puis aux Archives que du vivant se trouvait étrangement.
Benjamin Viaud, président de l’
Ensuite, nous nous rendons dans une autre église, très maritale cette fois-ci, Notre-Dame des Blancs-Manteaux, où devant une immense Marie en plâtre les concerts de l’association acoeurvoix s’enchaînaient en jouant le jeu de la longue durée et de la nuit qui s’enfonce. Lors de notre passage, la soprano Camille Fabre chantait à la perfection un air de Kurt Weill. On applaudit.
Enfin, et ce fut malgré nous notre dernier stop, mais Eliaz va vous en parler juste après plus longuement : les Archives Nationales. Une nouvelle fois, l’institution a fait le choix d’un partenariat pour réaliser une installation. Cette année ce fut Canon et le collectif Suzanne. Nous avons été plutôt séduits par les jeux de mains pas du tout vilains qui se déployaient en live sur la façade des Archives Nationales.
Trois coups de cœur – Par Eliaz Ait Seddik
La Grande Mosquée de Paris :
Ambiance lumineuse bleutée digne des Mille et une nuits, bruitages apaisants d’oiseaux et de doux reflux, Ariane Michel nous plonge de prime abord dans un paysage aquatique féerique, lorsque nous traversons le jardin à l’entrée de la mosquée. Mais, progressivement, en pénétrant dans le bâtiment, la réalité qui nous est présentée devient toute autre. Dans la première salle, écran vidéo projetant des images en négatif et bande son de tempête percent le cocon de confort que nous nous étions créé. Avant de découvrir dans les salles suivantes la cruelle réalité que l’artiste vidéo cherche à dénoncer : notre invasion humaine des espaces maritimes devenus d’énormes dépotoirs à déchets. La dernière salle nous encercle de clichés (faisant office de papier peint) mettant en scène ces énormes marées d’ordures… Après avoir éveillé nos sens avec ses premières installations, l’artiste nous empêche ainsi de baisser les yeux face à un désastre écologique duquel nous devons tous nous sentir responsables.
Mathis Altmann, Powerlifestyles au Centre culturel suisse :
L’artiste transforme ce signe synonyme de la santé qu’est devenu la croix de pharmacie en un écran servant à diagnostiquer les maux d’une société à la dérive. Sur cette installation vidéo on voit défiler des images d’exploitation, mais aussi des extraits d’œuvres de la pop culture. Ces images défilant à toute vitesse soulignent la manière dont nous nous sommes habitués à vivre et travailler dans une société “à toute vitesse” au point d’y perdre une part de notre propre humanité.
Canon de SUZANNE aux Archives nationales – Hôtel de Soubise :
Cette performance mêle images projetées sur les murs du bâtiment et chorégraphie minimaliste d’une troupe de danseurs/performeurs au sol. Sur les murs, une projection macro de mains coupées de leurs corps, représentant avec une lenteur significative la multitude de gestes que nous faisons avec ces membres sans même nous en rendre compte. Au sol, la troupe enchaîne chants inarticulés et pas de danse lents et calculés. Une vraie ode au corps et à toutes ses formes d’expression les plus minimes et les plus essentielles.
Visuels : ©Corentin Magrex et ABN