Opéra
Un Barbier de Séville sous le signe de la movida

Un Barbier de Séville sous le signe de la movida

04 octobre 2020 | PAR Gilles Charlassier

L’Opéra national de Montpellier ouvre sa saison avec une nouvelle production du Barbier de Séville qui remet les pendules de Beaumarchais et Rossini à l’heure de la movida, avec un plateau de jeunes talents.

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Comme la plupart des théâtres lyriques, l’Opéra national de Montpellier a vu sa nouvelle saison bousculée par la crise du coronavirus et tous les changements induits par les restrictions épidémiques et les limitations de la mobilité internationale, sans oublier la vulnérabilité, à moyen terme, du spectacle vivant. C’est ainsi que, en quelques mois, Rafael R. Villalobos a dû concevoir une nouvelle production du Barbier de Séville pour ouvrir la saison de la cité languedocienne, dans les murs du Corum, plutôt que de la Comédie : les dimensions plus vastes de l’Opéra Berlioz sont nettement plus propices à une jauge élargie dans le respect des actuelles contraintes sanitaires, permettant ainsi à un plus grand nombre de spectateurs de revenir en salle, avec, par ailleurs, une incitation tarifaire pour les rendez-vous jusqu’en décembre – toutes les places sont à dix euros. A l’évidence, les circonstances confortent le projet défendu par Valérie Chevalier depuis le début de son mandat, celui d’un Opéra Orchestre comme un véritable creuset de rassemblement au cœur de la cité, sous le signe du partage.

Le metteur en scène espagnol, qui compte parmi les talents de la nouvelle génération, s’inscrit vraisemblablement dans cette ligne artistique, et a choisi de transposer l’Ancien Régime crépusculaire de Beaumarchais dans la période charnière de la chute de Franco et des premières heures de la movida de son pays – qui est aussi celui de l’intrigue – avec, pour intention explicite, de mieux mettre en avant les tensions sociologiques que les séductions divertissantes de Rossini rendraient sans doute trop bénignes. La scénographie fait avant tout le pari de l’efficacité. Dessinée par Emanuele Sinisi, la maison tournante dévoile tantôt sa façade vierge sur laquelle sont projetées les vidéos de La Maleta Films – tantôt illustration du contexte, tantôt dévoilement de ce qui se cache derrière les murs, à l’instar des lèvres de Rosine devant le combiné téléphonique, unique lien de la jeune fille cloîtrée avec les désirs du monde extérieur – tantôt son intérieur meublé de fleurs et de bondieuseries, sous l’ironique consigne « Es prohibido el cantar » (« il est interdit de chanter », activité dans laquelle résident les ferments de subversion). Pour n’être pas une innovation, les rotations du plateau accompagnent naturellement la dynamique de l’intrigue, sous les lumières expressives modulées par Felipe Ramos.

Mais l’essentiel de la caractérisation des personnages revient sans doute aux costumes que le metteur en scène a lui-même dessinés, pour translater la Séville exotique de Beaumarchais et Rossini vers la movida d’Almadovar, en conjuguant le concept de transition, mis en exergue au début du spectacle, avec les préoccupations sociales contemporaines. Transportant sa boutique sur un solex à l’enseigne pseudo-oulipienne « bar-bière », le Figaro plein de faconde de Paolo Bordogna, qui n’hésite pas à se faire cabotin, est un chico de Chueca, le quartier festif « hétéro-friendly » de Madrid, en tenue branchée, qui ne recule devant aucun transformisme, talons aiguilles et guêpière lustrée compris. En pyjama à rayures vertes, Gezim Myshketa, dont la voix, homogène mais nullement monochrome, résume une autorité aux confins du ridicule, campe un Bartolo pantouflard, dont la libido ne se réveille que pour la taille de sa barbe, vêtu d’un harnais de cuir sur lequel tire et fouette son factotum dans une scène de soumission sadomasochiste bear qui ne se contente pas de représenter la manipulation du barbon. On applaudira la prise de risque de la basse albanaise qui ose chanter en falsetto l’air antique au second acte, dans une identification féminine que l’on peut interpréter de diverses manières.

En Almaviva endossant tour à tour les folklores vestimentaires ibériques, Philippe Talbot imprime un lyrisme alerte et au fait du style, dont la grâce prend probablement le pas sur celle du timbre. Parfois un rien discrète dans les ensembles, la Montpelliéraine Adèle Charvet privilégie la rondeur du mezzo attendue en Rosine, avec un soupçon de vindicte dans la séduction malicieuse. En tenue de clergyman, Jacques-Greg Belobo se concentre sur la solidité d’une tessiture grave sans éclat surnuméraire. Philippe Estèphe confère à Fiorello une consistance bienvenue, avec un timbre d’une indéniable intégrité. Les interventions de l’officier sont dévolues à un Jean-Philippe Ellouet-Molina en situation. Quant au choeur, préparé par Noëlle Gény, il remplit son office.

Enfin, l’adaptation du rôle de Berta souligne le point de vue herméneutique d’un spectacle parfois plus militant qu’ironique. Confié au remarquable contre-ténor Ray Cheney, l’unique air de la domestique, sorte de commentaire en aparté de la comédie, est ici remplacé par le Tango de la Menegilda, tiré de la zarzuela Gran via de Chueca, et dont les paroles, à l’aune de la transition sexuelle dont le personnage semble ici le résultat, prend un tour assez sordide passablement éloigné de l’irrévérence piquante de l’original rossinien. Reste la vitalité de la musique, défendue dans la fosse avec beaucoup de rythme et de couleurs par Magnus Fryklund.

Gilles Charlassier

Le Barbier de Séville, Opéra national de Montpellier-Occitanie, se donnait jusqu’au 4 octobre 2020

visuel : ©Marc Ginot

 

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