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Julia Le Du, 29 ans, technicienne d’art restauratrice de tapis : portrait de métier

Julia Le Du, 29 ans, technicienne d’art restauratrice de tapis : portrait de métier

26 octobre 2017 | PAR La Rédaction

 

Des fils, des fils de laine, des pompons de laine, des pelotes de laines et encore des fils… c’est ce qu’on découvre en entrant dans l’atelier de restauration de tapis du Mobilier national, lieu de travail de Julia Le Du, 29 ans, technicienne d’art restauratrice de tapis.  

Par Sophia Le Bon

Après un Baccalauréat arts appliqués, Julia décide de faire un CAP Arts de la Broderie suivi d’un brevet des métiers d’art (BMA) de broderie mains, alors qu’on lui conseille d’intégrer une grande école. Mais Julia est indifférente à ces considérations, elle choisit sa formation en fonction de son contenu et non pas en fonction du statut qui y est attaché. Cet attachement au travail bien fait, indépendamment de considérations de ‘rentabilité’, est très présent dans toutes les réponses qu’elle me donne. Portrait d’une passionnée qui défend la noblesse des métiers manuels.

Comment avez-vous eu l’idée de devenir brodeuse ?

Le textile fait partie de l’histoire de ma famille. A l’âge de 6 ans, ma grand-mère maternelle m’a appris le tricot. Quant à ma grand-mère paternelle, elle se confectionnait elle-même ses vêtements. J’ai trouvé cela formidable de pouvoir créer un objet avec mes mains. Plus tard au lycée, j’avais déjà une forte attirance pour tout ce qui touchait au textile, à la laine, aux fils. Mais c’est en regardant le film Brodeuses réalisé par Eleonore Faucher que j’ai eu un véritable coup de cœur pour ce métier qui me paraissait magique et féérique. C’est donc tout naturellement que je me suis dirigée vers une formation en broderie.

Vous travaillez aujourd’hui au Mobilier national à l’atelier de restauration de tapis. Qu’est-ce qui vous a incité à passer le concours ?

C’est en réalité un coup très dur qui m’a amené au Mobilier national. Il y a eu un moment dans ma vie où j’ai failli abandonner la broderie et me diriger vers une école de comptable. Heureusement, j’ai entendu parler du concours de la manufacture des gobelins à ce moment là et j’ai donc poursuivi dans le textile.

Aujourd’hui cela va bientôt faire cinq ans que j’y travaille. Lorsque je restaure un tapis, j’essaie de garder un maximum des matériaux d’origine et d’arrêter la détérioration. Concrètement, je remplace les fils endommagés ou cassés et, si la pièce est déformée, je la remets en forme à l’aide d’un poinçon et de fils de trame que je remplace. S’il manque une partie du motif, on appelle cela des lacunes dans notre jargon, je repasse les fils de chaîne et de trame sur l’envers de la pièce puis, après avoir effectué une recherche colorée avec des pompons de laine, je retrace le motif sur le tramage avant de le retisser avec une aiguille courbe. Les laines spécialement commandées en Nouvelle Zélande sont teintées par l’atelier du Mobilier national qui est chargé de fournir les couleurs exigées pour la restauration.

Est-ce que vous vous souvenez de votre premier tapis à restaurer ?

Oui, très bien même. J’étais à la fois très excitée et très stressée. J’ai travaillé sur une pièce de 64 m2 datant du 1er Empire, appelée le tapis des Cohortes dessiné par le cartonnier Saint-Ange. J’ai restauré une partie de la pièce qui avait subi des déformations.

Qu’est-ce qui vous plaît dans ce métier ?

Le fait de travailler avec mes mains, je pense vraiment que je n’aurais pas pu faire autre chose. J’aime aussi le fait de prendre soin d’une pièce, le fait de lui rendre sa beauté et de la faire perdurer dans le temps. Et bien-sûr, c’est très agréable d’avoir un accès exclusif à des lieux de prestige tel que l’Elysée, Matignon mais aussi aux musées, ambassades et châteaux.

Est-ce que le développement de nouvelles technologies change le quotidien de votre métier ?

Tout est fait main dans mon atelier, du nettoyage à la restauration et aux finitions. Mais nous nous servons de drones pour photographier nos tapis restaurés dont la superficie peut facilement dépasser 30m2.  

D’autres ateliers se sont plus modernisés comme l’atelier de création de mobilier qui a acquis depuis peu une imprimante 3D pour réaliser certains ouvrages.

Vous travaillez également sur vos propres créations de broderie pendant votre temps libre. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

J’ai toujours continué à broder pendant mon temps libre, pour des amis, pour quelques commandes aussi, mais sans véritable objectif ni cadre. Même si j’avais très envie de donner une forme plus concrète à ces projets, je me sentais bloquée. C’est la lecture du livre The Artist’s Way de Julia Campbell à la fin de l’année dernière qui m’a permis de dépasser mes blocages et de pleinement libérer ma créativité. Cette année j’ai donc ressorti mon métier et j’ai réalisé plusieurs accessoires et vêtements.

J’ai par exemple créé une robe intitulée BLOOM pour laquelle je me suis inspirée des fleurs de chardons, en particulier d’un dessin naturaliste d’un herbier du 19ème siècle. Je souhaitais représenter la dualité de cette plante, sa floraison et ses épines, comme une métaphore de la femme mature épanouie et auto-protectrice. L’idée de dualité est d’ailleurs un peu le fil rouge de mes créations.  

Où trouvez-vous votre inspiration ?

Je suis très curieuse de nature et j’adore découvrir de nouveaux univers. Je me « nourris » avec des expositions, spectacles, films, livres, bandes-dessinées. C’est cette ouverture à un maximum d’information qui me permet de créer.  La vie tout simplement est aussi une grande source d’inspiration, en particulier les échecs qui permettent de sortir de sa zone de confort.

Généralement je trouve mes idées dans mes rêves ou j’ai des flashs. Souvent, j’ai l’impression que quelqu’un m’a murmuré l’idée à l’oreille ou a formé une image dans ma tête, c’est assez étrange.  

Quels défis avez-vous dû relever au fil de ces années ?

Sans aucun doute, le combat contre soi-même, contre l’enlisement. Sortir de sa zone de confort, ne pas troquer ses rêves contre un confort qu’on regrettera par la suite.  

Quels sont vos prochains projets professionnels ? Vos rêves ?

Je souhaite continuer mes créations de broderie et je suis en train de préparer un shooting avec l’illustrateur Aliocha Gouverneur. J’ai également très envie de travailler en association avec d’autres artistes et de continuer à transmettre en donnant des cours de broderie. J’ai aussi de nombreux projets liés à la couture en tête : création de robes pour des films, des ballets de danse contemporaine, même des particuliers. Bref, créer et mettre en valeur les gens que j’aime.

Quels conseils voudriez-vous donner aux personnes qui souhaitent exercer le métier de brodeur/se ?

Je voudrais citer Xavier Dolan : tout est possible à qui rêve, ose, travaille et n’abandonne jamais.

Pour plus d’information concernant Julia : https://www.instagram.com/julia.ledu/

Par Sophia Le Bon

Visuel : ©Julia Le Du, DR

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