Arts
Giacometti et les Etrusques à la Pinacothèque

Giacometti et les Etrusques à la Pinacothèque

15 septembre 2011 | PAR Amelie De Chaisemartin

Le directeur de la Pinacothèque, Marc Restellini, et la commissaire de l’exposition Claudia Zevi, ont rassemblé des oeuvres étrusques, provenant essentiellement du Museo Etrusco Guarnacci, de Volterra, en Italie, et du Musée archéologique de Firenze, pour les confronter avec des statues de Giacometti, sculpteur suisse du XXème siècle.

Le désir de créer cette exposition est né de la comparaison qui a souvent été faite entre une statue étrusque filiforme, L’Ombre du soir, et les statues longilignes de Giacometti. Si l’exposition tente de justifier cette confrontation en expliquant qu’il est très probable que l’art étrusque ait nourri la création de Giacometti, cela semble difficilement démontrable, même si l’on sait que Giacometti a vu la fameuse statuette L’Ombre du soir. L’artiste n’a en effet jamais écrit sur l’art étrusque, et était intéressé par l’art antique en général, égyptien, ou étrusque, comme le soulignent les reproductions d’oeuvres exposées au Louvre qu’il a esquissées sur des catalogues d’exposition.

La confrontation a moins un intérêt historique (qui permettrait aux historiens d’art de discerner une influence particulière et démontrable), que poétique. L’exposition nous fait entrer dans un imaginaire qui donne à l’oeuvre de Giacometti un retentissement profond.

Ce ne sont pas, en effet, n’importe quelles oeuvres étrusques qui sont exposées, mais des sculptures utilisées lors de rites funéraires, des canopes (urnes cinéraires avec une tête sculptée), et des caisses d’urnes cinéraires. Ce qui les rapproche des oeuvres de Giacometti est donc leur même rapport à la mort. Les silhouettes de Giacometti ressemblent à des morts, plus qu’à des vivants, et entrent en résonance avec les visages de défunts qui ornent les urnes.

On a ainsi l’impression d’entrer dans le monde des morts, dans le Purgatoire de Dante, peuplé d’ombres aux traits indistincts.

Le mérite de l’exposition est donc moins de faire ressortir un lien particulier entre l’oeuvre de Giacometti et l’art étrusque (lien qui semble parfois artificiel), que le lien étroit qui unit le sculpteur avec un passé antique, primitif, cher aux artistes de l’époque, comme Picasso, et au surréalisme.

Le parcours proposé est, en outre, pédagogique, puisque l’exposition commence par retracer les étapes du développement de la civilisation étrusque, depuis le IXème siècle jusqu’au Ier siècle avant Jésus-Christ, avant d’en venir proprement à Giacometti, dans les salles du sous-sol, et de révéler la fameuse Ombre du soir, entourée de la sculpture Femme debout de Giacometti et de la statue étrusque L’offrant.

La comparaison n’a donc de valeur que dans la perspective d’un « musée imaginaire », cher à Malraux, un musée que l’on recrée librement, par l’imagination, qui rassemble des oeuvres séparées par des millénaires, sans ambition scientifique.

On peut cependant difficilement faire abstraction du gouffre qui sépare ces oeuvres sans nuire à la compréhension des sculptures de Giacometti. Contrairement aux sculptures étrusques, qui représentent les défunts pour leur accorder l’immortalité, et manifester ainsi la dignité de l’homme au-delà de la mort, Giacometti sculpte des silhouettes éphémères, qui s’effacent, comme le soulignent l’aspect « inachevé » ou érodé de ses bronzes, sur lesquels on croit voir la marque des doigts de l’artiste, et l’absence de traits définis des visages (contrairement aux traits marqués des visages des sculptures étrusques).

Giacometti travaille à l’époque de la montée du nazisme, dans un monde où la dignité de l’homme n’est plus respectée, où les hommes ne sont plus que les ombres d’eux-mêmes. Les corps décharnés qu’il représente annoncent douloureusement les corps blessés des concentrationnaires d’Auschwitz. Giacometti semble creuser ses figures pour aller chercher en elles ce qu’il reste d’humanité à l’homme. Les titres de ses oeuvres « Femme debout » ou « L’homme qui marche » expriment cette force inextinguible de mouvement, qui continue de donner à l’homme sa dignité, malgré la souffrance.

La question posée en début d’exposition, à propos du sculpteur de L’Ombre du soir, « qui est cet artiste qui, 2500 ans avant Giacometti, a interprété le monde avec les mêmes critères que lui ? », paraît donc absurde et péremptoire. Comment penser que ces deux artistes interprétaient le monde de la même façon alors que leurs oeuvres sont en lien étroit avec la civilisation et l’époque dans laquelle ils vivaient ?

Plutôt que d’essayer de nous convaincre, de manière parfois grossière (une caisse funéraire représentant un homme à cheval est placée à côté d’un dessin de cheval au stylo fait par Giacometti…), du lien étroit entre des démarches artistiques foncièrement différentes, les panneaux de l’exposition auraient dû se contenter de faire résonner les oeuvres de manière onirique, par des textes d’écrivains, comme le beau texte de Sartre qui clôt le parcours. Plutôt que d’intellectualiser, de manière érronée, le rapport des deux arts, on peut vivre cette traversée à la manière d’un rêve, qui associe arbitrairement des objets étrangers et insolites, comme dans le bureau d’André Breton, le fondateur du surréalisme.

 

 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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