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Qui a peur des femmes photographes ? Le musée d’Orsay et de l’Orangerie à l’épreuve de l’exposition d’études de genre

Qui a peur des femmes photographes ? Le musée d’Orsay et de l’Orangerie à l’épreuve de l’exposition d’études de genre

15 octobre 2015 | PAR Alice Aigrain

Sous un titre énigmatique pour ne pas dire racoleur, se dévoile finalement une exposition louable dans ses intentions, mettant à l’honneur des œuvres de grandes qualités et rarement exposées, répondant à un vrai champ de la recherche en sciences humaines, mais dont l’accrochage se perd un peu dans un propos trop large et globalisant.

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« Cette exposition n’a pas grand caractère féminin (…). Nous ne pouvions nous attendre à un dessin différent de celui du sexe anguleux, l’objectif banal étant du genre neutre, mais nous croyions y trouver quelque caractère spécial. Il n’en a rien été et ce n’est pas pour nous déplaire. ». Voilà le commentaire que faisait Robert Demachy à propos de l’exposition des photographes américaines à Paris de 1901, organisée par Frances Benjamin Johnston de 29 consœurs photographes. De ce jugement, les équipes du musée ont pris note. Il n’est pas question dans cette exposition de femmes photographes, organisée 115 ans plus tard, de sous-entendre l’existence d’une quelconque forme créative par essence féminine. Plus pragmatiquement le parti-pris choisi est celui de retracer l’histoire de la place des femmes, et de sa conquête, dans la grande épopée de la photographie, de sa création en 1839 jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale. La citation est d’ailleurs écrite au mur de la première salle du musée de l’Orangerie, comme revendication du commissariat de l’exposition de l’écueil dans lequel il ne souhaite pas tomber. Nous sommes donc fixés, il s’agit ici de s’inscrire pleinement dans le champ de recherche des études de genre en sciences humaines, et d’exposer le fruit des nombreuses recherches menées dans les laboratoires universitaires, qui ont réévalué depuis 40 ans l’apport des femmes dans cette histoire de la photographie. Première exposition du « genre » en France, les musées d’Orsay et de l’Orangerie s’essaye donc à un nouveau type d’exposition.

L’exposition se décompose en deux périodes chronologiques : de 1839 à 1919 l’exposition a lieu au Musée de l’Orangerie tandis que de 1918 à 1945, l’accrochage est au Musée d’Orsay. Pourtant les deux expositions forment un tout et s’articulent autour du même angle. Le parcours débute avec Anna Atkins et ses photogrammes botaniques dans Himanthalia lorea  datés de 1843. Ce recueil de cyanotypes n’est rien de plus que le premier livre illustré de photographies de l’Histoire. Le choix de ce démarrage est fort et explicite : les  femmes n’ont donc pas eu qu’un rôle de second plan dans l’histoire de la photographie. Puis l’exposition du musée de l’Orangerie dévoile un ordonnancement chrono-thématique qui démontre les périmètres et les stratégies d’expansion du périmètre des femmes photographes. Il n’est pas question d’esthétisme ou même de la fonction des photographies exposées, mais plutôt de voir comment ces œuvres sont à la fois une illustration et un outil de l’émancipation féminine. Ainsi il est assez habilement montré comment les contingences sociales de l’identité sexuelle vont d’abord contenir l’iconographie choisie, avant d’être dépassées par les femmes, qui vont faire porter au sujet une subversion, qui joue des limites des normes et respectabilités sociétales, pour enfin se libérer des contraintes et conquérir des terrains jusqu’alors réservés aux hommes.

Ainsi, l’exceptionnel Album de photographies et de photocollages de la famille Cavendish de Georgiana Louisa Berkeley de 1866-1871, montre une pratique qui permet de rester fidèle au rôle de gardienne de la mémoire familiale, affecté à la femme de la société victorienne, tout en glissant avec malice dans ses collages, un regard irrévérencieux sur le monde dans lequel elle évolue. Tandis que Julia Margaret Cameron avec The Infant Undine détourne la convention, qui fait de la femme photographe l’opérateur idéal de l’iconographie des femmes et enfants, pour faire porter à l’enfant une charge sensuelle très perturbante, mais tolérée, parce qu’elle est justement pratiquée par une femme (considérée comme sans désir sexuel). Puis des œuvres montrent que des barrières tombent déjà sous la pratique des femmes, comme avec les autoportraits en travestie de Frances Benjamin Johnston, ou avec les nus masculins si controversés de Imogen Cunningham. Enfin d’autres femmes investissent plus directement les terrains masculins : le voyage, le militaire et le politique avec notamment les photographies du combat des suffragettes en Grande-Bretagne ou bien évidemment celui de la Grande Guerre.

La seconde partie de l’exposition qui se tient au Musée d’Orsay propose dans un premier temps de revenir sur le détournement des codes par les femmes. Le portrait, la nature morte ou le théâtre de l’intime, sont repris comme sujet par les photographes mais se sont mués en un support de représentations critiques ou ironiques. Ainsi on retiendra les photographies de Sonya Noskowiak qui, autour de 1930, dans une esthétique proche de ce que fait Edward Weston au même moment, photographie des végétaux dont la force d’évocation sexuelle est sans appel, ne se privant plus de se montrer comme un être désirant. De la même façon, les femmes photographes questionnent aussi à travers leurs œuvres le rapport au corps masculin, en faisant du nu masculin un sujet de prédilection – et en le détournant au profit de représentation peu viril – , mais aussi le rapport à l’identité sexuelle et au genre, avec par exemple les portraits de Claude Cahun. Finalement le parcours se termine sur l’idée que les femmes ont fini par conquérir une place proche de celle des hommes dans la photographie, en s’inscrivant tant dans le champ de la théorisation du médium photographique, que dans celui de la photographie artistique, ou dans les professions de photo-reporter ou de photojournaliste, pour finalement conforter leur place sur le front de la guerre.

L’exposition est globalement une réussite. Les photographies présentées sont d’une qualité exceptionnelle et d’une rareté absolue. Quant au propos, celui-ci ne tombe jamais dans l’écueil de vouloir prouver une singularité de la production féminine déterminée par leur genre plus que par les conditions sociétales que cela induit. L’exposition propose cependant une approche probablement trop large de la question, voulant englober une période historique étendue et forte de rebondissements historiques, tout en étant charnière dans l’avancement des droits des femmes. Le propos louable se perd dans une séparation chronologique entre les deux lieux d’exposition qui dessert la cohérence du propos. Finalement les grands thèmes abordés se retrouvent être des problématiques tant au XIXe siècle qu’au XXème. Les questions du détournement des codes, de l’autoportrait, du questionnement du genre tout comme de la conquête des territoires masculins (le nu, l’érotisme, le politique ou encore la guerre), sont ainsi posées dans les deux parties, et la scission ne permet finalement pas au spectateur d’englober la totalité de l’évolution de ces thématiques dans un temps long. Ceci fini par créer des redondances dans le propos, voir des incohérences à force de raccourci pour éviter de répéter ce qui a été dit à 500m de là. On pourrait ainsi se demander si le choix d’un accrochage chronologique est pertinent. Celui-ci force un peu un propos linéaire cherchant à montrer que chaque étape est un progrès du précédent et qui annonce des nouveautés à tous les cartels alors même que l’accrochage de l’autre lieu prouve le contraire. Ainsi on nous expliquera, par exemple, au Musée de l’Orangerie, que la fin du XIXème siècle voit apparaître des autoportraits en « nouvelles femmes » ou travesti(e)s, signe d’une contestation des rôles sociaux traditionnels. Pour nous dire à Orsay, que « ce n’est qu’à partir des années 20 » que l’autoportrait devient un sujet de prédilection. Alors qu’une thématique commune sur l’autoportrait aurait dit plus clairement que les précédents d’autoportraits du XIXème siècle se généralisent dans les années 20, les contingences d’une exposition en deux lieux (dont un certain nombre de visiteurs ne verra qu’une des deux parties), obligent à des raccourcis prêtant à confusion. On regrettera finalement qu’un angle plus restreint n’ait pas été préféré afin de rendre compte d’une histoire, certes plus courte, mais qui supporterait une approche thématique pure et permettrait ainsi de développer les aléas d’une création pas forcement linéaire.

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Visuels:

Christina Broom (1862-1939), Jeunes suffragettes faisant la promorion de l’exposition de la Women’s Exhibition de Knightsbridge, Londres, mai 1909, Epreuve photomécanique (carte postale), Londres, Museum of London © Christina Broom/ Museum of London

Dorothea Lange (1895-1965), Human Erosion in California (Migrant mother), Tirage argentique, 50 x 40cm, Munich, Munchner Stadtmuseum © Munchner Stadtmuseum, Sammlung Fotografie/Dorothea Lange Collection, Oakland Museum

Infos pratiques

Galerie Couillaud Koulinsky
Tourcoing Jazz Festival
Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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