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Mouvements esthétiques italiens du premier XXe siècle, par-delà le fascisme

Mouvements esthétiques italiens du premier XXe siècle, par-delà le fascisme

19 juin 2015 | PAR Franck Jacquet

On assimile souvent les beaux-arts et les arts décoratifs des pays totalitaires à une simple absorption par un politique lui-même entièrement concentré. Ainsi, en France, on oublie ou néglige l’indépendance et l’autonomie des mouvements esthétiques et avant-gardes d’Italie au premier XXe siècle, si ce n’est le futurisme, lui-même considérablement réduit dans notre approche habituelle. L’enjeu et la réussite de l’exposition Dolce Vita ? Du liberty au design – 1900 – 1940 est d’une part de faire un point sur la diversité des mouvements et d’autre part de faire, au moins succinctement la part des choses sur ce pouvoir noir d’attraction du fascisme. Ce dernier, s’il apparaît en filigrane très souvent, si parfois il s’impose sans détour, n’a jamais aspiré l’entièreté de la « sphère esthétique italienne » comme il échoua d’ailleurs à atomiser la société elle-même. Visible jusqu’au 13 septembre, on peut considérer que l’exposition est incontournable parmi l’offre parisienne du printemps et donc de l’été. 

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Une pluralité d’approches du moderne   

Le tour de force est de donner un aperçu des principaux mouvements de la péninsule sur un demi-siècle. Si le lien au design italien de l’après-guerre est finalement assez peu explicité, on perçoit parfaitement la complémentarité entre beaux-arts et arts décoratifs et appliqués tant chaque salle relie peinture, sculpture, travail du bois et des autres matériaux… Affiches et textes (manifestes, recueils…), arènes d’un travail semi-collectif si important pour ces groupes, ne sont pas oubliés.

Quels sont ces mouvements que l’on découvre salle après salle, en une dizaine d’œuvres le plus souvent ? Tout d’abord, l’Italie connaît elle aussi sa formulation de l’Art nouveau avec le style Liberty. Plus géométrique que le « style nouille » ou « coup de fouet français », représenté par quelques grandes manufactures et Bugatti notamment, il n’oublie pas pour autant le végétal, les influences du japonisme. On retiendra les figures hiératiques d’un Vittorio Zecchin à Venise, influencé logiquement par le passé byzantin hantant les lieux. Les persistances néo-impressionnistes, si présentes par le divisionnisme, sont peut-être un peu négligées dans le parcours. Toujours au Nord, à quelques encablures, la diversité des influences est visible avec la Sécession viennoise et même munichoise par le Cycle d’Orphée de Luigi Bonazza : Klimt est si présent ! Pour le reste, l’art nouveau est en Italie plus géométrique que son équivalent français, sauf lorsqu’il s’agit de laisser place aux références symbolistes, et Carabin semble poindre chez les frères Bugatti comme chez bien d’autres.

Le futurisme constitue, dans le parcours, une suite logique : avant la Grande guerre et pendant celle-ci, cette avant-garde est essentielle. On trouve logiquement Severini ou encore Marinetti. Mais le visiteur sera marqué par l’ampleur de la production futuriste (même si les formulations design ne sont représentées que par les arts de la table…) de ces artistes y compris jusque dans les années 1930. Ce qu’on nomme second futurisme est en effet bien moins connu en France, parce qu’il dialogue moins avec Paris, et parce que son rapport au politique pose encore polémique aujourd’hui. Il est pourtant bien plus durable que la première vague : Balla est toujours là, Depero ou encore Prampolini le sont bien plus…

De même que ces futurismes, l’abstraction en Italie de même que le Novecento ou le mouvement de la peinture métaphysique balancent tous entre modernité et référence à l’Antique – Ancien que ce soit par les formes ou par les thèmes. On revoit ainsi poindre la question de la perspective chez les partisans du « Retour à l’ordre » du Novecento, mais ceux-ci n’oublient pas que l’industrialisation est passée par là, prenant en compte les règles e la reproductibilité de l’œuvre et sa nouvelle aura… De même, les élans du Réalisme magique sont issus de plusieurs usines à tradition artisanale ancrée (Manufacture de porcelaine Dii Doccia…) recherchant aussi bien la créativité que la commercialisation et donc se conformant à certaines règles d’accessibilité de leur produit manufacturé. Le rôle d’aiguillon appuyé sur le politique par Sarfatti est bien souligné ; il semble parfois transcender les mouvements. La dernière salle est consacrée au lien au design. Les objets exposés évoquent effectivement ce que l’Italie du Nord notamment a pu produire dans les temps de son Miracle d’après-guerre ; on aurait aimé mieux comprendre comment ce qui a été produit dans les années 1930 a pu essaimer deux décennies plus tard, voire plus… En cinq salles, l’aperçu sur les avant-gardes et mouvements italiens demeure saisissant.

Le fascisme, omniprésent dans l’art moderne ?

L’exposition ne tait pas l’influence de la figure du Duce, incarnant pendant dix ans pour certains, jusqu’à une génération pour d’autres, la modernité, la bonification des marais Pontin, le retour à l’impérialisme, à un pouvoir fort. Certains croient même à un retour de Rome. Les artistes meurtris comme le reste des sociétés européennes par la Grande Guerre, la frustration nationale en plus, ne sortent pas totalement du grand affrontement et ne peuvent être qu’influencés, pour une grande part, par les tentatives d’appel à la grandeur passée. Le profil à 360° d’un Mussolini en fait un point absolu, ou plutôt total, d’entrée dans une réalité que tente de modeler le dictateur. De même, comment ne pas penser que cette grandeur passée de l’antiquité, se reflétant dans la tentative de reconquérir un empire méditerranéen (Ethiopie, Albanie…), ne peut trouver un écho affectueux aussi bien chez les architectes du Palais de la civilisation italienne aux arcanes néo-romaines que chez les tenants de la peinture philosophique, de Chirico compris, qui en viennent à faire affleurer l’Ancien au cœur même de la Modernité ? Vaine tentative… Et pourtant veine porteuse tant on voit que la quasi-totalité des mouvements ne peut ignorer une forme ou une autre de l’ancien, de ses topos… C’est ainsi une modernité contrariée si représentative de l’Italie contemporaine qui se retrouve au cœur du propos de ces mouvements, le second futurisme compris, comme dans un fascisme qui n’a jamais pu totalement disposer des moyens de ses ambitions… A n’en pas douter, le Corps du Duce (Sergio Luzzatto y a récemment consacré un passionnant ouvrage) a fasciné, on le perçoit ici, même si on regrettera que le propos néglige de mentionner que certains s’engagent plus que résolument dans le fascisme, y compris au-delà de la seule figure du leader, ce qui se traduit par des recherches esthétiques : la « mise en ordre » apparaît dans l’exposition, mais elle a été très présente en Italie comme dans la France pétainiste : c’est un léger oubli ici.

Le parcours rigoureux construit autour de chaque grand mouvement ne néglige pas pour autant la chronologie. On voit éclore quelques-uns des grands rendez-vous culturels de la péninsule qui existent encore (la Biennale de Venise notamment), le choix des œuvres est d’une quasi-exhaustivité impressionnante alors que l’ensemble ne tombe ni dans un inventaire à la Prévert, ni dans une accumulation ennuyeuse. Les lignes forces sont là, elles sont clairement exposées, elles rappellent des places importantes et négligées dans notre regard sur l’Italie contemporaine, centré sur l’arte povera sur le premier futurisme. Elle est bien une grande réussite de la saison avec la rétrospective consacrée à Bonnard après quelques grandes expositions à spectacle franchement peu à même de convaincre (Le nu masculin…).

Visuels:
Felice Casorati – Silvana Cenni – 1922 – Tempera sur toile – Collection particulière © Photo Pino Dell’Aquila © ADAGP
Franco Albini – Meuble-radio – 1938 – Cristal Securit- Milan Fondazione Franco Albini © Fondazione Franco Albini © Droits réservés
Giorgio Morandi – Nature morte (Métaphysique) – 1918 – Huile sur toile – Fondazione Magnani Rocca © Fondazione Magnani Rocca – Foto Amoretti © ADAGP

Infos pratiques

Cirque Electrique
Bar le Duc
Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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