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L’impressionnisme côté privé au Musée Marmottan

L’impressionnisme côté privé au Musée Marmottan

16 février 2014 | PAR Franck Jacquet

On le sait, les impressionnistes ont eu beaucoup de mal à s’imposer contre les académismes ou les arts dominants du dernier tiers du XIXe siècle. Ce n’est que progressivement au début du XXe siècle, au fil de la succession des avant-gardes, qu’on s’aperçoit de leur importance tant du point de vue des recherches esthétiques que des thèmes traités, faisant une place à la nouvelle société industrielle et plus généralement au présent. Cette reconnaissance tardive en France mais rapide à l’étranger (particulièrement aux Etats-Unis) explique pour partie que nombre de chefs-d’œuvre aient été appropriés en premier lieu et soient restés dans les mains de collectionneurs privés, l’Etat ayant refusé parfois d’intégrer ces peintures dans ses collections et musées. A l’occasion de ses 80 ans, le musée Marmottan – Monet réunit donc une centaine de ces peintures dans le cadre d’une petite rétrospective et ce jusqu’au 6 juillet prochain.

[rating = 3]
Un double parcours classique
La liste des collectionneurs ayant accepté de prêter les œuvres reflète bien l’étendue hors de France de ce que fut « l’Empire impressionniste » dès les années 1880 – 1900 : la famille Curtin est évidemment présente, la Suisse l’est tout autant par la collection Naham, la collection mexicaine Perez Simon ou la Collection Erich et Audrey Spangenberg donnant un aperçu de la diversité des prêteurs. C’est une gageure que de réunir une centaine de pièces sans l’appui de collections publiques. C’est donc un défi à saluer. Le parcours de l’exposition est double, voire triple malgré sa taille somme toute restreinte.
D’une part, une trame chronologique permet de parcourir la trajectoire générale de l’impressionnisme depuis ses prémices au milieu du XIXe siècle jusqu’à son délitement dans les années 1890 alors que s’imposent peu à peu les nouvelles approches sur les formes et les masses des objets, sur la division de la lumière ou encore sur les mouvements. Un sort est évidemment réservé à l’apogée du groupe ou plutôt de ses sous-groupes dans les années 1880. L’exposition donne une place certaine à Johan Barthold Jongkind dont les paysages de la banlieue parisienne (notamment Vue de Meudon du pont de Sèvres, 1866) rappellent que s’il est moins connu qu’une Berthe Morisot ou un Corot, il est l’un de ceux qui introduit le quotidien dans la représentation des paysages en acceptant des compositions « déséquilibrées » ou en s’éloignant de motifs porcelainés classiques avant tout caractéristiques des paysages d’invention. Boudin dispose lui aussi d’une belle place parmi ces racines. Il fut en effet le « découvreur » de Monet.
A l’intérieur de ce cheminement chronologique se trouvent des inserts monographiques consacrés successivement à Renoir, Sisley et bien sûr Monet. Renoir est sans doute le plus présent dans l’ensemble. Caillebotte figure dans le lot. Lui aussi, peut-être moins connu du grand public, est pourtant central par ses œuvres comme par ses ressources qui aidèrent beaucoup le groupe d’artistes pour ses expositions au même titre que Durand-Ruel. Il acheta aussi plusieurs œuvres. Gustave est de plus particulièrement intéressant en ce que son travail est étroitement lié à celui de son frère, Martial, adepte de la photographie alors en plein essor (les liens entre leurs démarches avaient été analysés il y a quelques années à Jacquemart-André, dont est issu un riche catalogue).
Déroulé chronologique et inserts se mêlent donc pour composer un parcours donnant donc une impression d’exhaustivité, chose malheureusement impossible pour une exposition d’une taille modeste. L’ensemble peut paraître superficiel. Ainsi le crépuscule de l’impressionnisme montre certes le renouvellement de l’art de Monet mais laisse mal voir la diversité des trajectoires adoptées par ceux qui se rapprochent des nabis, des divisionnistes ou qui plus généralement seront ceux qui formeront les postimpressionnistes. On complètera donc avec profit la visite par les collections permanentes de l’hôtel, particulièrement pour Monet, et redécouvrir la richesse de ce petit musée plus connu outre-Atlantique qu’en France.

L’espace vécu des impressionnistes
Si l’on prend du recul sur le parcours, l’exposition donne à voir non seulement les collections privées, mais surtout les thèmes et lieux majeurs de l’impressionnisme. Cette exhaustivité n’était pas évidente via une centaine d’œuvres seulement. Les liens avec la statuaire (Auguste Rodin) sont aussi suggérés.
Surtout, l’ensemble donne à voir l’espace vécu de l’impressionnisme et par là même de la bourgeoisie parisienne du second XIXe siècle. Les impressionnistes peignent une « impression » (depuis le tableau de Monet éponyme) de la réalité, particulièrement des lieux et espaces habités. Ainsi, ce ne sont pas seulement des paysages qui sont représentés mais une manière d’occuper un appartement haussmannien (Caillebotte, Degas), de se promener en lisière de Paris où les folies foisonnent (Monet), de se divertir dans les jardins publics et parcs récemment aménagés (Morisot, Renoir…) ou encore de se déplacer vers les stations pour les bains de mer désormais en vogue, particulièrement en Normandie (Monet encore, Pissarro…). On peut approcher les modes de déplacement nouveaux. Depuis les grands boulevards jusqu’à Rouen, les côtes à falaises en passant par la périphérie occidentale de Paris le long de la Seine mais aussi avec quelques incursions dans le Sud-Est ou en Bretagne, c’est donc un ensemble de sociabilités et de territoires appropriés qui reflètent les nouvelles élites de la République en train de s’enraciner sur les décombres de la société d’Ancien Régime et des restaurations.
Prenons l’exemple de Degas avec Chevaux et jockeys en 1870 : c’est une mise en abîme d’influences. La bourgeoisie française copie la gentry comme Degas se dégage de l’académisme en étant influencé, dans l’exécution du tableau, par les peintres anglais du genre qu’il admire alors au Louvre. Ce sont les nouveaux loisirs qui émergent et commencent à peupler les toiles des maîtres. Sur les planches de Trouville, hôtel des Roches noires la même année de Monet témoigne de la timidité face à la mer longtemps redoutée. On vient pour des bains certes, mais on recherche surtout les sociabilités se développant à la belle saison sur la côte normande. La mer est bien peu présente sur la toile, elle est à peine suggérée sur la ligne d’horizon alors que l’essentiel de l’espace (et du temps) est occupé par la plage parsemée d’ombrelles et de terrasses ombragées où l’on discute, mais où le soleil et ses nuances sont encore mal appréciés, ce que reflète le traitement de la lumière, comme en résonance. Les hôtels de front de mer, en enfilades, font quant à eux écho à celles du Paris haussmannien encore en cours d’édification. En suivant ce monde en essor, les impressionnistes en viennent à peindre une manière de s’approprier l’espace public comme l’espace privé de la bourgeoisie, y compris internationale, celle qui justement achètera très rapidement les œuvres. Une logique de reconnaissance…

L’exposition aurait certes pu gagner à resserrer le propos mais donne à voir quelques grandes toiles de la constellation impressionniste, ce que les collections du musée permettent de compléter à profit. On s’amusera par ailleurs toujours du « décalage » entre parcours des collections permanentes (Monet, Morisot) et de l’exposition d’une part et salles de style Empire, très riches et peuplées de néoclassique égyptien ou grec, d’autre part. Le catalogue de l’exposition, s’il est pauvre en analyse générale sur le groupe et son histoire, présente néanmoins la grande qualité de reprendre in extenso le parcours de l’exposition et développer l’essentiel sur chaque œuvre.

Visuel 1 (presse) : Claude Monet ; « Les peupliers, automne », 1891, Huile sur toile, 80×92, Collection particulière (prêté par l’intermédiaire de la Galerie Bernheim – Jeune), Paris © Christian Baraja
Visuel 2 (presse) : Gustave Caillebotte ; « Intérieur, femme à la fenêtre », vers 1880, Huile sur toile, 116×89, Collection particulière (prêté par l’intermédiaire de la Galerie Bernheim – Jeune), Paris © Comité Caillebotte

Infos pratiques

Musée du Montparnasse
Atelier de Paris-Carolyn Carlson
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

One thought on “L’impressionnisme côté privé au Musée Marmottan”

Commentaire(s)

  • Martine RIGOLET

    Un grand merci à Monsieur Frank Jacquet, pour ce très intéressant article qui m’incite, moi, provinciale de la région bordelaise, à venir découvrir cette admirable exposition dont l’initiative me ravit. Je pense qu’elle aura un grand succès.

    février 16, 2014 at 15 h 51 min

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