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« Elisabeth Vigée Lebrun » au Grand Palais : artiste féministe malgré elle ?

« Elisabeth Vigée Lebrun » au Grand Palais : artiste féministe malgré elle ?

29 septembre 2015 | PAR Géraldine Bretault

Longtemps différée, la rétrospective Elisabeth Vigée Lebrun comble un devoir de mémoire en rendant hommage à l’une des trop rares femmes peintres dont l’histoire ait retenu le nom. Portraitiste « officielle » de Marie-Antoinette, sollicitée par les plus éminentes célébrités de son époque, Elisabeth Vigée Lebrun finira par éclipser ses rivales, ne serait-ce que par sa longévité. Retour sur une carrière menée tambour battant.

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De prime abord, une artiste, toute femme qu’elle soit, dont la production s’est presque exclusivement cantonnée à l’art du portrait et dont le style n’a pratiquement pas varié tout au long de sa carrière, alors qu’elle décède en 1842, en pleine fièvre romantique, pourrait ne susciter qu’un intérêt limité. Les 150 portraits présentés sur les 660 conservés dans de nombreux musées européens et américains menacent en effet de donner le tournis au visiteur.

Pourtant, dès la première salle, Elisabeth plante ses yeux charmeurs dans les nôtres et aiguise notre curiosité : nous la découvrons dans un autoportrait peint lors de son exil en Italie après la Révolution, peintre accomplie qui se présente à ses homologues italiens avec le sourire, sûre de ses charmes, occupée à réaliser le portrait de sa plus éminente commanditaire, la reine Marie-Antoinette.

Le premier niveau est découpé suivant un parcours chronologique classique – formation, concurrence, admission à l’académie des Beaux-Arts, etc. -, qui offre toutefois plusieurs respirations thématiques bienvenues : l’évolution de la mode pré-révolutionnaire sous le pinceau d’Elisabeth Vigée Lebrun, son rapport moderne à la maternité ou encore son usage personnel du pastel. Le second niveau la suit dans son exil, qui devait durer douze ans, et la mener d’Italie à la cour des Romanov, en passant par Vienne. La rupture entre ces deux phases de sa carrière étant habilement mise en scène par l’escalier qui sépare les deux niveaux, et par l’assombrissement des cimaises à l’étage.

La salle consacrée aux portraits royaux, qui concentre quelques chefs-d’œuvres parmi les plus connus de l’artiste, permet de mesurer l’aplomb d’une jeune artiste qui ose relever un défi de taille : réaliser un grand portrait d’apparat de la Reine, là où une dizaine d’artistes se sont déjà fait éconduire ; elle permet aussi d’en mesurer l’audace, lorsqu’elle ose représenter Marie-Antoine vêtue d’une simple « gaulle » (robe-chemise en mousseline de coton), ou son intelligence, puisqu’elle prend soin de lisser peu à peu les aspects les plus disgracieux de sa physionomie, que la reine a hérités de son ascendance Habsbourg. Quant au Portrait de Marie-Antoinette et ses enfants, quand bien même il n’aura pas suffi à réhabiliter « l’Autrichienne » auprès du peuple français après la funeste « affaire du collier », il n’en démontre pas moins l’habileté iconographique de l’artiste, qui met en avant la vocation maternelle de sa souveraine.

Les différentes sections thématiques ont le mérite de montrer une certaine modernité d’Elisabeth Vigée-Lebrun, propre aux esprits les plus éclairés de son temps, en dépit de son attachement indéfectible aux valeurs de l’Ancien Régime, jusqu’à sa mort, bien après la Restauration, alors que d’autres femmes peintres comme Adèle Labille-Guiard, présentée dans l’exposition, ont épousé des idées plus progressistes et révolutionnaires. Ainsi, Vigée Lebrun s’est-elle montrée très sensible aux idées novatrices de Jean-Jacques Rousseau en matière d’éducation. Il n’est qu’à regarder les poses spontanées des enfants dans ses portraits, ou encore son célèbre autoportrait avec sa fille « Brunette » dans ses bras, justement surnommé La tendresse maternelle. Une enfant qui ne sera d’ailleurs pas mise en nourrice, contrairement aux coutumes de l’époque, mais qui accompagnera sa mère dans son long périple en Europe.

Alors, que retenir de cette carrière passée pour une bonne part sous les ors et les dorures des palais de l’aristocratie européenne, parmi une élite d’émigrés qui s’étourdissait en ignorant les bouleversements de la Révolution ? Et bien sans doute une détermination hors du commun, qui font d’Elisabeth Vigée-Lebrun une véritable self made woman, dont la fortune s’est amassée pour l’essentiel grâce à son entregent, ses qualités de musicienne, sa conversation, et son talent. Certes, avec la contribution de son époux, collectionneur et marchand d’art avisé, mais celui-ci l’a aussi largement dilapidée. Si Simone de Beauvoir voyait en elle une figure narcissique dans son célèbre essai Le Deuxième Sexe en 1949, le simple fait qu’elle figure dans cet essai montre bien toute l’ambiguïté de sa position.

D’autant que derrière cette formidable ascension sociale, il faut aussi noter sa singularité stylistique : à travers un usage audacieux de la couleur directement hérité de Rubens, qu’elle avait pu étudier lors d’un voyage dans les Flandres, Elisabeth s’évertuait à montrer  la séduction de ses modèles autant que leur rang. Si elle a pu entrer en 1783 à l’Académie royale des Beaux-Arts grâce à l’appui de Marie-Antoinette et Louis XVI, la primauté qu’elle accorde à la couleur sur le dessin ne préfigure-t-elle pas d’une certaine manière les avant-gardes de la fin du XIXe siècle ?

Quelques regrets sur le plan scénographique : si la carte de ses voyages permet de mesurer les kilomètres parcourus, l’on reste sur sa faim dans la salle consacrée à la Russie : on aimerait pouvoir mieux comprendre le rang et les relations des personnages représentés. Enfin, dans la dernière salle, qui permet tout de même de découvrir son intérêt tardif pour le paysage, nul tableau de peintre contemporain ne vient offrir un contrepoint historique, ce qui aurait permis de mesurer son repli artistique, au service d’une clientèle fidèle aux idéaux de la monarchie.

 

Visuels @
La duchesse de Polignac © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Gérard Blot
Hubert Robert © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi
Marie-Antoinette en grand habit de cour © Kunsthistorisches Museum, Vienne
Marie-Antoinette et ses enfants © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Gérard Blot
La Tendresse maternelle © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Franck Raux

 

Infos pratiques

Manufacture des Abbesses
Théâtre de l’Atalante
Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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