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« Douanier Rousseau » à Orsay : dans la jungle des primitivismes

« Douanier Rousseau » à Orsay : dans la jungle des primitivismes

22 mars 2016 | PAR Géraldine Bretault

Les amateurs du Douanier Rousseau se souviennent encore de la moiteur de ses jungles, présentées au Grand Palais en 2006. Dix ans plus tard, le musée d’Orsay prend de la hauteur et profite de l’occasion pour sonder l’histoire des primitivismes, s’arrêtant sur les origines de la nation américaine ainsi que dans l’Italie du début du XXe siècle. Passionnant, et surtout sublime.

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Pour nous embarquer derechef dans l’univers si particulier du douanier Rousseau, la scénographe Daniela Ferretti a imaginé un splendide écrin, entre cimaises vert d’eau et moquette rouge passion. Dès la première salle, consacrée aux « Portraits-paysages », une série de portraits alignés révèle le principe de l’exposition : l‘Homme au chapeau rouge de Carpaccio y côtoie le portrait de Loti du Douanier, un portrait d’Anquetin ainsi que le Mécanicien de Fernand Léger. Cela vous rappelle quelque chose ? Carambolez, messieurs dames ! Voyez comment le douanier Rousseau s’inscrit en faux dans une aventure esthétique parallèle à l’Histoire des Arts officielle, qui court des primitifs italiens aux avant-gardes du XXe siècle.

Longtemps, le douanier Rousseau a fait bonne figure, catalogué au mieux comme « peintre Naïf », au pire comme « peintre du dimanche ». Une étude approfondie et transversale bouleverse cette lecture, sous la houlette de Guy Cogeval, qui reconnaît être le premier à s’être mépris sur la valeur du peintre. Car en y regardant de plus près, et surtout en sortant des frontières françaises, on s’aperçoit que les paysages faussement tranquilles du douanier Rousseau présentent des parentés certaines avec les tableaux des premiers peintres « américains ». Ceux-ci, pressés de se démarquer de leurs anciens colons européens, cherchaient au contact des indigènes une autre manière de représenter les origines de leur Nation.

Du vivant du Douanier, les artistes circulent en Europe, et notamment des Italiens comme Carlo Carrà, que le futurisme déçoit. À l’instar de Giorgio Morandi et d’autres, ils découvrent l’art du douanier Rousseau à Paris, par l’entremise de l’avant-garde contemporaine (Apollinaire, Picasso, Delaunay) et s’en inspirent pour proposer des natures mortes hors du temps, à des lieues des toiles dynamiques et colorées du futurisme.

Poursuivons plus avant : l’exposition, extrêmement bien articulée et concise, se lit comme une succession d’études de cas thématiques, des tableaux républicains aux femmes-monuments, en passant par la figure de l’enfant, la nature morte, la guerre. Dans chaque salle, la comparaison avec des peintres contemporains ou postérieurs du Douanier est saisissante, révélant combien son influence a été bien plus large que ce qu’on a longtemps voulu croire. Comment ne pas voir en la petite Maya de Picasso ou Irène Estrella de Diego Rivera des proches parentes de l’Enfant à la poupée de Rousseau ?

La salle la plus convaincante à cet égard est sans doute celle consacrée à L’étrangeté des lieux. Là, les promeneurs du début du XXe siècle, les maisons de banlieue, le pont de Passy, sont racontées avec une grande tendresse par le pinceau minutieux du Douanier, affranchi des règles de la perspective, pour mieux donner à entendre le silence triste des nouvelles réalités urbaines. Aux côtés de toiles américaines, certaines toiles semblent annoncer directement l’œuvre à venir d’un certain Edward Hopper…

On découvre ensuite les liens très étroits qui lient les toiles du Douanier Rousseau au Blaue Reiter, emmené par Kandinsky et Franz Marc. A priori, quoi de commun entre la peinture tranquille du Douanier et les éclats de couleur expressionnistes des Allemands ? Peu de choses sur le plan stylistique, mais une communauté de regard, une sensibilité à l’affût des chemins de traverse,  toutes époques confondues. Une quête de spiritualité qui remonte aux panneaux d’Uccello et aux fresques de Giotto…

Enfin, la rotonde des jungles se dévoile au détour d’une cimaise en quinconce, somptueuse – le regard ne sait plus où donner de la tête, prisonnier de ces jungles épaisses dont il semble impossible de sortir indemne.

La démonstration sonne juste : et si le primitivisme n’était pas la marque des artistes qui, de tout temps, se sont cherché une zone refuge pour créer, un espace de résistance à mille lieues sauvages des chemins balisés ?

 

Visuels : © toutes oeuvres du Douanier Rousseau :
La Noce © RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie) / Hervé Lewandowski
Promeneurs dans un parc © RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie) / Hervé Lewandowski
La Fabrique de chaises à Alfortville © RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie) / Franck Raux
La Guerre © Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
Le Rêve © 2016. Digital image, The Museum of Modern Art, New York / Scala, Florence

 

 

 

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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