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« Dialogues with solitudes » : Dave Heath, un photographe humaniste

« Dialogues with solitudes » : Dave Heath, un photographe humaniste

16 septembre 2018 | PAR Diane Royer

« Dave Heath : Dialogues with solitudes », première exposition sur l’œuvre du photographe américain en Europe, est présentée au BAL du 14 septembre au 23 décembre 2018. À partir de deux collections de galeristes, elle réunit 150 tirages vintages et, chef-d’œuvre de Dave Heath, la maquette de l’ouvrage dont l’exposition tire son titre.

Encore un pari réussi pour le BAL ! L’exposition de la rentrée rend un bel hommage à Dave Heath, photographe reconnu de ses pères, mais encore trop peu connu du grand public et des institutions culturelles européennes.
L’exposition brosse un portrait émouvant de l’artiste à travers la présentation de plusieurs de ses photographies, mises en relation avec trois films du cinéma indépendant des années 1960 : The Savage Eye de Ben Maddow, Sidney Meyers et Joseph Strick (1960), Portrait of Jason de Shirley Clarke (1966) et Salesman d’Albert et David Maysles et Charlotte Mittchell Zwerin (1968). Ils traitent de la solitude anonyme et citadine, anodine et douloureuse, dépeignent des faits divers aussi uniques que triviaux. Tous interrogent le médium, cherchant à explorer de nouvelles possibilités, comme le cinéma direct.

L’exposition s’ouvre sur la présentation de la première édition du chef-d’œuvre Dialogues with Solitudes, datée de 1965 et rassemblant 82 photographies réalisées entre 1952 et 1962 que Dave Heath a choisi de découper, à la manière de The Americans de Robert Frank, en dix chapitres, dix états de solitude, scandés de citations d’auteurs qu’il apprécie.
Dans la même salle, la maquette A Sparrow Fallen, témoignant de la violence et l’exclusion subie par un garçon noir ; des photographies prises en Corée durant la guerre. Ces ensembles, à première vue documentaires, s’attachent plutôt à capter des « paysages verticaux », selon le critique Francesco Zanot, des moments d’introspection que Dave Heath immortalise, pour les faire sien.

Très tôt, Dave Heath choisit de devenir photographe, après s’être reconnu dans un essai de « Life », Bad Boy’s story, relatant le parcours d’un jeune orphelin de Seattle. Dès lors, appelé en 1952, il réalise ses premiers clichés durant la guerre de Corée. Autodidacte, il capte des portraits de ses camarades dans leurs escapades oniriques, leurs rêveries d’un ailleurs. De retour aux États-Unis, il étudie au Philadelphia Museum School of Art et à l’Institute of Design de Chicago puis, il s’installe à New York où il poursuit la pratique de la photographie, rejoignant le Greenwich Village Camera Club. Il est, par la suite, influencé par Eugene W. Smith qu’il rencontre lors des cours dispensés à la New School for Social Research. Enseignant la photographie à la Ryerson University de Toronto depuis 1970, il est naturalisé canadien en 1997.
Lauréat de la Bourse de Guggenheim en 1963 et 1964, il connaît une maigre reconnaissance à travers la publication de ses ouvrages, l’acquisition de quelques photographies par des institutions américaines ou, encore, l’organisation d’expositions comme « Neither Peace, No War » présentée en 1958 à la galerie Seven Arts Coffee, New York. Des tirages sont présentés, de temps à autre, en 2017 par exemple, à La maison rouge, Paris, à l’occasion de l’exposition « Étranger résident : la collection Marin Karmitz » ou encore dans les collections du MOMA, New York. Aussi, le BAL contribue-t-il à prodiguer à Dave Heath une reconnaissance d’une plus grande ampleur, à présenter au public un artiste oublié.

L’exposition fait découvrir le travail technique que Dave Heath réalise sur les épreuves photographiques. Deux tirages de l’œuvre Chicago, 1956, l’une avant, l’autre après intervention, sont présentées côte à côte. Bien que les photographies ne soient jamais prises en studio, l’artiste travaille le tirage pour obtenir des noirs puissants et profonds ; il emploie le bleaching pour faire apparaître des blancs artificiels, des sources de lumière inexistantes. Sa dextérité est telle qu’il développe des photographies de certains de ses compères, dont Robert Frank. Au sous-sol, plusieurs tirages d’une même photo sont réunis. Cette série témoigne des recherches du photographe sur la lumière et le contraste, allant même jusqu’à la disparition du sujet.

Au-delà des enjeux techniques, Dave Heath semble interroger le poids de l’apparition de l’image ou, au contraire, de sa disparition. Souvenirs oubliés, souvenirs fabriqués, la photographie complète la mémoire.
Souvent, les cadrages serrés évacuent le contexte, bien que le titre précise le lieu et l’année. La plupart des clichés proposent des portraits de rêveurs, de songeurs, des « paysages intérieurs », au sein d’une atmosphère animée. De ces sujets, Dave Heath souhaite montrer la solitude, déceler le regard de celui qui rumine l’idée de sa propre finitude, fait divers inéluctable, si commun et, pourtant, terrible. À travers ces portraits, le photographe se cherche toujours, se reconnaît quelques fois. À travers l’autre, il conçoit un autoportrait poétique et imagé.
Si la démarche du photographe semble personnelle, elle s’inscrit cependant dans son époque, témoignant de la guerre de Corée, de la ségrégation, du rêve américain déchu, notamment avec un portrait d’Allen Ginsberg, figure de la Beat Generation.

Au sous-sol, le visiteur se prend à flâner dans une muséographie qui évoque la ville orthonormée dans laquelle les cloisons sont des blocs constitués de buildings et, le parcours, des rues et des avenues entrecoupées. Là, il croise d’autres promeneurs, ignorant ces derniers qui l’ignorent en retour, absorbés par la contemplation des photographies. L’anonymat de la ville s’infiltre alors dans l’exposition, suscitant une quête introspective chez le « citadin muséal », une expérience solitaire. Rôdant dans l’allée principale, il sera peut-être attiré par l’apparition d’une jeune femme de City Square, à l’angle de rues principales, par deux cartes à jouer délaissées aux rues de Chicago, … Dave Heath déclare d’ailleurs « […] les passants comme acteurs qui ne jouent pas une pièce, mais sont eux-mêmes cette pièce […] Baudelaire parle du flâneur dont le but est de donner une âme à cette foule. ».

Entre photographie documentaire et expérimentale, Dave Heath redéfinit la photographie, transformant la lumière captée par l’obturateur en miroir introspectif : « Le fait de n’avoir jamais eu de famille, de lieu ou d’histoire qui me définissaient a fait naître en moi le besoin de réintégrer la communauté des hommes. J’y suis parvenu en inventant une forme poétique et en reliant les membres de cette communauté, au moins symboliquement, par cette forme. »

Accompagnant la manifestation artistique, un catalogue d’exposition, co-publié par le BAL, contient de nombreuses reproductions de tirages inédits. Selon le choix de l’acquéreur, la couverture de l’ouvrage aura revêtu une figure féminine ou masculine.

Visuels :
– Dave Heath, Washington Square. New York. 1960 © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York et Stephen Bulger Gallery, Toronto
– Dave Heath, Chicago, 1956 © Dave Heath / Courtesy Michael Torosian
– Dave Heath, Californie, 1964 © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York et Stephen Bulger Gallery, Toronto
– Dave Heath, Sesco, Corée, 1953-1954 © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York et Stephen Bulger Gallery, Toronto

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