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[Derniers jours] L’anecdote Joséphine au Luxembourg

[Derniers jours] L’anecdote Joséphine au Luxembourg

27 juin 2014 | PAR Franck Jacquet

Derniers jours : jusqu’à la fin du mois de juin, le musée du Luxembourg propose de revisiter la vie de Joséphine de Beauharnais, femme de Bonaparte jusqu’à devenir impératrice avant le divorce de la fin des années 1800. L’évocation est classiquement chronologique, la mise en scène aérée et agréable, mais l’ensemble dégage une franche impression de superficialité. Il reste encore quelques jours pour se faire une idée…

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Un parcours monotone
Joséphine est présentée au fil d’une exposition chronologique. La jeune fille est née dans une famille de planteurs des « îles à sucre », dans les Antilles. Elle semble y suivre une éducation classique puis, mariée toute jeune à un militaire, M. de Beauharnais, elle le suit en métropole au fil d’une carrière qui finit brisée durant les guerres révolutionnaires. Son général de mari décapité, elle manque elle-même l’échafaud de peu. Le registre de condamnation indiquant son nom est d’ailleurs présent. Cet épisode, relaté simplement par cette trace, reflète bien la première partie de l’exposition : le parcours est monotone, les épisodes s’enchaînent et on ne voit pas bien ce qui distingue la jeune femme née Marie-Joseph-Rose de Tascher de La Pagerie. On sait combien les familles aristocratiques de la fin de l’Ancien Régime sont marquées et comme « brutalisées » par l’emprisonnement, la perte des proches, les atrocités menées par la Convention. A tel point que dès 1799 se mettent en place de véritables cultes mortuaires et cérémonies commémoratives soudant émigrés et aristocrates meurtris (E. Fureix, La France des larmes). L’exposition aurait pu donner à ressentir ce que Joséphine a vécu, les difficultés qui en résultent. Elle se contente de ce registre et fait de cet événement de vie une anecdote.
Il en va de même pour la suite de l’exposition. L’héroïne du parcours présentée si fadement rencontre le jeune et ambitieux Bonaparte, au service de la République dans les milieux du quartier d’Antin, grand quartier bourgeois progressivement loti entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle. Là, celle qui devient la femme du Consul puis du Consul à vie s’adonne à ses nouvelles passions, la décoration, la mode. Elle perpétuera ces occupations jusqu’à son décès et ce particulièrement à Malmaison. Ses enfants issus de son premier mariage semblent la suivre. Ils sont comme une ombre, étant illégitimes par rapport au nouveau mari. Bonaparte devient Napoléon en 1804 et Joséphine devient donc impératrice des Français et reine d’Italie. Ne donnant pas d’enfant (elle est plus âgée que l’empereur de quelques années) et Napoléon souhaitant fonder des alliances et une dynastie durables, elle doit divorcer et s’effacer au profit de Marie-Louise, archiduchesse Habsbourg. Là encore, un registre : le consentement au divorce dûment rempli et quelques mots plus intimes de Joséphine. Rien de plus. Là où les historiens ont débattu sur le tempérament de l’impératrice et alors que les reconstitutions ont cherché à comprendre comment la première dame a accepté de laisser sa place, parfois à force de dramatisation, la pièce du livre suffit ici. Le parti pris de la non-reconstitution et de la simple évocation est une fois plus amené à aplanir l’événement, presque à le dénaturer. Joséphine consacre alors plus de temps encore à ses passions : l’ameublement et la décoration de ses appartements, la musique, la botanique, les collections… Les voyages de l’ex-impératrice même ne prennent pas réellement de sens : peut-on considérer qu’ils préfigurent les villégiatures aristocratiques du XIXe siècle dans les villes d’eau ? Est-ce plutôt une fuite ? Rien n’est contextualisé, expliqué, restitué. Joséphine meurt presque avec l’Empire dont elle ne partage pourtant plus le sort, au début de l’année 1814. Le parcours s’achève par une représentation de la chambre de Joséphine, vide.

Une femme-décor
On pourrait comparer cette exposition biographique à celle consacrée il y a quelques années à Marie-Antoinette au Grand Palais. Evidemment, la taille est ici plus restreinte. Mais au-delà de cet argument, les propos sont éminemment différents : là où Marie-Antoinette était restituée en son temps, en son parcours et comme donnée à comprendre, ici Joséphine n’est qu’une femme-décor. Elle est décorative et ne semble prendre forme qu’à travers ses objets ou quelques portraits, très fameux, qu’on a enfin le plaisir d’admirer. On ne retient du parcours rien de très important, si ce n’est l’impression d’avoir assisté à un numéro de l’émission « Secrets d’histoire » de Stéphane Bern. Bref, c’est beau et assez futile, superficiel.
Quel parti en tirer ? Il faut prendre le temps, regarder attentivement et pour ceux qui ont déjà la chance de connaître la période, retirer trois enseignements du parcours de Joséphine et qui n’affleurent guère que par la présence de certains de ses objets dans l’exposition. Tout d’abord, on notera le renouvellement paradoxal dans les arts décoratifs du dernier quart du XIIIe siècle et des premières années du XIXe siècle : plusieurs pièces remarquables sont exposées. A travers celles-ci on doit bien comprendre la valse des styles au fil des bouleversements politiques. De même, on voit les corps de métier imploser avec la fin des corporations. Les frères Jacob sont ainsi particulièrement présents et ce bien au-delà de l’ébénisterie car désormais, avec la Révolution et la libération du marché du travail, ils peuvent s’agrandir, créer des meubles plus divers… De même, Joséphine côtoie Percier, re-créateur du métier d’architecte d’intérieur. Pour autant, les matières peuvent s’appauvrir avec le blocus continental et le renouvellement permanent des formes n’est qu’un trompe-l’œil car les styles se cantonnent tous à une relégation du baroque et du rococo au profil de lignes plus simples et d’un répertoire emprunté à l’Antiquité (les nuances se font entre néo-grec, accents pompéiens, augustéens ou impériaux…). Joséphien reflète les goûts de son époque et n’en est pas vraiment l’initiatrice. Le second point sur lequel le propos aurait peut-être pu insister est l’ampleur des bouleversements des statuts des femmes que subit l’impératrice. Malgré les élans libérateurs de la première révolution, la Joséphine des dernières années, comme recluse dans Malmaison et Rueil, rappelle le paternalisme réaffirmé du Code civil napoléonien de 1804. Enfin, peut-être moins essentiel, le parcours de l’impératrice en métropole peut être perçu par le rapport à Paris : on voit les mobilités nouvelles se mettre en place et notamment émerger le vaste quartier de la Chaussée d’Antin avec ses hôtels particuliers bourgeois, donnant plus de place à l’intime et à l’individu, sans pour autant faire disparaître les salons et lieux de réception. Ce quartier sera en effet central dans les années 1810 – 1830 avec l’émergence de la Bohème et partant de la Nouvelle-Athènes.

Incontestablement, l’exposition Joséphine est agréable et aisée à suivre pour tous les publics. Mais à se contenter de présenter des effets personnels et de rappeler chronologiquement sans relief les événements émaillant une vie, le commissariat a souhaité refuser toute approche « romantique » liée à une vie sentimentale riche de même que toute analyse qui aurait consisté à restituer le personnage dans et par rapport à son contexte. A ce titre, l’exposition prend la même dimension que la Joséphine présentée, elle est anecdotique.

Visuels :

Visuel 1 : Robe et manteau de cour de l’impératrice Joséphine ; Premier Empire ; Reps de soie, broderies de fil d’or et d’argent, tulle, 135 x 300 cm ; Musée national du château de Malmaison © Rmn-Grand Palais / Droits réservés

Visuel 2 : Jacob frères ou Martin Eloi Lignereux ; Table de toilette de madame Bonaparte aux Tuileries ; Vers 1800-1803 ; 140 x 132 x 73 cm ; Musée national du château de Malmaison © Rmn-Grand Palais / Daniel Arnaudet

Visuel 3 : Andrea Appiani ; Portrait de l’impératrice Joséphine, reine d’Italie ; 1807 ; Huile sur toile, 100 x 76 cm ; Musée national du château de Malmaison © Rmn-Grand Palais / Gérard Blot

Infos pratiques

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