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Biennale des Photographes du Monde Arabe Contemporain : une première édition en pleine ouverture

Biennale des Photographes du Monde Arabe Contemporain : une première édition en pleine ouverture

10 novembre 2015 | PAR Araso

Portée par deux institutions phares, la Maison Européenne de la Photographie et l’Institut du Monde Arabe, la première édition de cette biennale d’un genre nouveau s’ouvre demain.  Elle se déploie en 8 lieux entre la MEP et l’IMA et rassemble 50 artistes. Un projet dont l’ambition assumée est de montrer le visage trop méconnu d’un monde arabe en pleine mutation, qui n’a pas attendu les phares de l’actualité et un certain bouillonnement politique pour rayonner. Un dialogue s’instaure entre photographes contemporains d’orient et d’occident. Un parcours que l’on aborde avec curiosité et envie, vierge de tout apriori et loin de la cacophonie médiatique, dont on sort profondément ému et nourri de la richesse de l’Autre.

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Dans l’œil du photographe, l’éclatement de toutes les subjectivités

Le visage du monde arabe contemporain est d’abord celui d’une pluralité de cultures, allant de l’Afrique du Nord où se côtoient cultures arabes et Berbères et remontant jusqu’à l’Europe. A la MEP, le travail de Leila Alaoui et sa série de portraits Les Marocains inspiré par The Americans de Robert Franck est le résultat d’un road trip à travers le Maroc rural. A la fois intime et extérieure, la subjectivité de la photographe se mêle à celle des sujets photographiés et dresse le portrait d’un Maroc inconnu et protéiforme.

A l’IMA, la franco-marocaine Mouna Saboni, diplômée de l’Ecole Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles, questionne la place des femmes dans la société et les maltraitances dont elles peuvent être victimes. Sa série de portraits intimistes intitulée J’aimerais te parler de la peur lève le voile sur ces violences sexuelles qui envahissent la sphère publique comme la sphère privée. En émane une poésie étrange, qui transperce, dérange et imprègne la rétine. En sous-texte, le témoignage éloquent de Maï, 25 ans, ingénieure à Alexandrie : « Je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai marché seule dans la rue. (…) Même sur la route ils te harcèlent ! ».

Tanya Habjouqa, née en Jordanie puis élevée au Texas, signe à l’IMA l’une des séries les plus poignantes de la Biennale. Un travail sur les femmes de martyrs syriennes, intitulé Demain il y aura des abricots, d’après un proverbe signifiant que demain n’arrivera jamais. Une femme tient dans sa main l’image cristallisée sur smartphone de son mari disparu brandissant une arme. Sur les braises encore fumantes du sanglant soulèvement syrien qui a englouti leurs époux, leurs pères, leurs frères, ces femmes tentent de se recréer une normalité, se frayant un chemin entre les objets hantés par le souvenir et la violence. Du chaos émerge une forme d’harmonie.

Par-delà la destruction et les tabous de genre,  la question de l’identité

Comment penser le présent entre un passé qui se dérobe et un futur imperceptible ? Comment trouver sa place dans l’impermanence ? Quelles questions soulève la notion de genre, et où la modernité dessine-t-elle les contours de la masculinité et la féminité ?

A l’IMA, Christian Courrèges propose une série de portraits d’individus isolés de tout décor et pose la question de l’identité à travers le prisme de l’appartenance au groupe. Son travail donne à voir des sujets cadrés de près identifiables grâce à un attribut ou un costume lié à une fonction ou une condition. Les Musulmans, travail en cours, interroge l’expression de l’individualité dont le curseur se situe quelque part entre l’authenticité et le masque social.

L’américain d’origine libanaise George Awde dessine les contours du corps masculin de jeunes garçons arabes lors du passage à l’âge adulte dans His passing over à l’IMA. Ses portraits masculins, intimes, sensuels, posent la question de l’émergence d’une nouvelle forme de masculinité qui bouscule les codes établis et le rapport à la famille.

Dans le patio de l’IMA, les Naufragé(es) de Lybie de Samuel Gratacap encerclent, accaparent, interpellent de leur regard franc, inévitable. La vérité honteuse s’impose dans toute sa laideur, sans apitoiement, sans culpabilisation : elle est. Quid de l’identité de ces hommes et femmes qui ont tout quitté, tout perdu ? Et la réponse en filigrane, inavouable, inadmissible, que cette question est devenue un luxe inaccessible. Tout comme elle l’est pour ces silhouettes à la poursuite d’une source d’eau potable qui s’éloigne chaque jour davantage, peuplant à la MEP le travail de l’italien Massimo Berruti, lauréat 2014 du Prix Photo de l’Agence Française du développement.

Figures de l’urbanisme moderne, entre pastiche orientaliste et héritage

A la MEP, le couple de photographes franco-italien Andrea & Magda scrute les empreintes du développement du tourisme de masse et de la modernisation sur les paysages du Sinaï en Egypte. Un écosystème factice mis à mal par les tensions régionales, figure fantôme d’un parc d’attraction à ciel ouvert. Les couleurs sont vives, les personnages effacés errent dans cette munificence en plastique.

En contraste saisissant, les photographies en noir et blanc de Daoud Aoulad – Syad présentées à la MEP dépeignent une Marrakech authentique, entre fêtes et oasis urbaines, entre agitation et solitude. Les sujets sont capturés sur le vif, en mouvement, se dérobent, ignorent ou défient l’objectif d’un regard qui pénètre de part en part.

La mise en perspective proposée par la MEP, qui fait dialoguer les points de vue orientaux et occidentaux, apporte une profondeur de champ supplémentaire et instaure une dialectique qui se poursuit tout au long de la Biennale. Stéphane Couturier, spécialiste de « l’Archéologie urbaine », questionne Alger sous toutes ses formes, en séries (Landscaping, Melting Point), en lambeaux, en portraits vidéo statiques.

La remarquable rétrospective consacrée par la MEP au travail de Bruno Barbey, ce funambule de l’Histoire dont il ne manque aucun rendez-vous tout en étant toujours à bonne distance, place sur le même plan des mondes parallèles avec en fil conducteur le regard profondément humaniste d’un photographe d’exception : le monde arabe, la guerre du Vietnam, Mai 68, la révolution culturelle en Chine. Les images teintées d’ocres terriens, les clairs obscurs, les impressions graphiques habitées par des silhouettes contemporaines brossent le portait d’un Maroc réaliste et envoûtant, dans lequel Bruno Barbey a grandi avant de le photographier. Ses Passages entre intérieurs anonymes et extérieurs intimes sont autant de portes vers des fragments d’Histoire, autant de pas vers ceux qui l’ont construite.

La Première Biennale des Photographes du Monde Arabe Contemporain a lieu du 11 Novembre 2015 au 17 Janvier 2016, à l’Institut du Monde Arabe, La Maison Européenne de la Photographie, La Cité Internationale des Arts, la Mairie du 4ème Arrondissement, la Photo 12 Galerie, la Galerie Binôme, la Galerie Basia Embiricos et Graine de Photographie.

Plus d’informations sur le site de la Biennale : www.biennalephotomondearabe.com

Visuels © Araso

Infos pratiques

Théâtre de la Commune – Centre Dramatique National d’Aubervilliers
Le Zèbre de Belleville
Ozanne Tauvel

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