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« Anselm Kiefer pour Paul Celan » : cinquante ans d’obsession pour le poète au Grand Palais éphémère

« Anselm Kiefer pour Paul Celan » : cinquante ans d’obsession pour le poète au Grand Palais éphémère

16 décembre 2021 | PAR Yaël Hirsch

Du 17 décembre au 11 janvier, l’artiste allemand Anselm Kiefer, qui avait déjà eu sa Monumenta en 2007, poursuit son obsession pour le poète roumain de langue germanique Paul Celan au Grand Palais éphémère. Une exposition où les toiles les plus hautes prennent le volume que nécessitent les “roses de personne” et les cicatrices éternelles du 20e siècle et où plane une mystique caverneuse et sombre.

Alors qu’il est né en 1945 et a ce que le chancelier Helmut Kohl a appelé dans un discours célèbre la « grâce de la naissance tardive » et donc de n’avoir pas été compromis avec le nazisme, l’artiste allemand Anselm Kiefer est obsédé par l’Histoire. Si la question de savoir s’il aurait été fasciste s’est un peu noyée dans la kabbale et la mystique (ce que l’on a vu notamment à Monumenta), la terre, les sutures des numéros tatoués et les livres brulés continuent de hanter son oeuvre. En 2015, il revenait peu à peu aux « maîtres d’Allemagne » et à Germaine de Staël (qu’on retrouve à l’exposition du Grand Palais éphémère) au Centre Pompidou (lire notre article) et l’an dernier, il faisait des proposition monumentales autour de Ceux de 14 de Maurice Genevoix pour ne PAS enterrer la commémoration de la Grand Guerre au Panthéon. Cette nouvelle et brève exposition du plasticien dans l’espace neuf et éphémère du Grand Palais au Champs de Mars prend des allures de cavernes où l’Histoire remonte sur des tréteaux à travers les vers du poète juif roumain de langue allemande (et suicidé à Paris en 1970) Paul Celan. « La mort est un maître venu d’Allemagne » disait son poème le plus célèbre, « Fugue de Mort », qui a donné l’un des tableaux les plus célèbre de Kiefer : « Margarete ». Et Celan ajoutait quasi bibliquement : « Son oeil est bleu ».

Pour Paul Celan : de l’identité allemande aussi au 21e siècle

En 1969, Anselm Kiefer fait parler de lui avec une oeuvre ambigüe où il faisait le salut hitlérien. La même année déjà, il a en tête les poèmes de Paul Celan, juif de Cernowitz immigré à Paris et qui a tenté de « tuer » la langue allemande de l’intérieur. On retrouve ces premières oeuvres au fond à droite du Grand Palais éphémère dans une sorte de grotte en acier qui répond au doux titre d’ « Occupation » et qui finit de signer le côté « caverne » et platonicien de la scénographie sombre et sophistiquée de l’exposition. Autre oeuvre manquante, dans l’aile opposée, est l’avion échoué comme une pierre et qui porte le nom du recueil princeps de Celan « Mohn un Gedächtnis » : Pavot et mémoire. Du pavot, comme des roses séchées (référence à un poème du recueil : « La Rose de Personne »), de la terre ou des fougères, on en trouve partout dans l’exposition, y compris dans le grand « Arsenal » (comment ne pas penser à la biennale de Venise !) qui est à la fois réserve, stockage et matière première, sur de grandes étagères, au fond, en face de la Tour Eiffel. 

Les grandes toiles suturées de mots vers le ciel 

Mais le coeur (et on a envie de dire le corps) de l’exposition ce sont des oeuvres très emblématiques de Kiefer et qui sont pour la plupart des revisites de Celan datant des trois ou quatre dernières années. L’on reconnaît l’herbier et les matières de l’Arsenal, l’on voit combien ces offrandes sont étirées vers le haut de la caverne, mais les mots de Celan sont eux-aussi distordus, atrophiés et rendus à l’état de vestige. Le résultat est une sorte de ruines d’après les bombardements, fidèle à l’oeuvre que Kiefer tresse depuis 50 ans, à la fois très sombre et un peu mystique et imprégné de mémoire, beaucoup plus que porteurs d’histoires… L’art plastique d’une narration éclatée se poursuit chez l’artiste, peut-être moins inventive mais aussi peut-être plus personnelle et beaucoup plus macabre que sa réinterprétation récente de Maurice Genevoix. A voir donc, comme une série d’ombres massives, d’autant plus là pour rester qu’elles s’éclipsent déjà le 11 janvier. 

Visuel: affiche de l’exposition 

 

Infos pratiques

Manufacture des Abbesses
Théâtre de l’Atalante
Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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