Arts

Chiharu Shiota tisse le fil de nos mémoires intimes galerie Templon INTERVIEW

Chiharu Shiota tisse le fil de nos mémoires intimes galerie Templon INTERVIEW

08 juin 2014 | PAR Bérénice Clerc

Chiharu Shiota fait naître des installations dans le monde entier, nous l’avions repéré et adoré dès sa première exposition en France à La Maison Rouge. Avant de représenter le Japon à la Biennale de Venise, elle est à Paris du 7 juin au 25 juillet avec « Small Room » galerie Templon, une installation, une exposition forte en sensations et nous offre le privilège d’une interview.

Chiharu Shiota est discrète, elle se concentre sur son art, tout est livré dans ses œuvres, ses installations parcourent le monde et créent des émotions multiples.

A la Maison Rouge en 2011, le choc de sa découverte fut grand, impossible de faire sans elle maintenant, si son travail est quelque part, il est forcément immanquable.

Chiharu Shiota vient de donner naissance à « Small Room » galerie Templon, entrer dans la galerie est déjà une promesse, un piano empêtré dans des fils nous accueille, une chaise blanche et brisée est en suspension dans un tissage digne d’une araignée très douée ou de connexions neuronales puissantes. Nous voici au pays de Chiharu Shiota, entre le rêve et le réel, l’enfermement et la liberté absolue, le passé et le présent gorgé de son ainé.

A gauche, entrons au cœur de l’installation. Des cordelettes rouges arrivent du ciel, elles suspendent des valises, petites, moyennes, grandes, anciennes, actuelles peut-être. Nous voici en suspension, l’espace est démultiplié, les valises bougent, s’élèvent, semblent avancer. Que portent-elles ? Notre passé ? Nos exils ? Nos souvenirs, ceux de nos ancêtres ? Nos secrets ? Notre intime ? Le poids de la confiance ?

Nous pourrions rester là des heures, créer notre espace mental, notre cocon, tirer nos propres fils, de face, sur le coté, sous les ombres, protégé de la catastrophe. Chacun se raconte sa propre histoire, tisse son propre voyage en émotions fortes ou bien cachées sous une chape de contrôle.

Les autres pièces nous donnent à voir de petits objets enfermés dans des boites de verre noyés dans des fils enchevêtrés, fusionnés, déchirés, cocon solides pour robes japonaises, trompette et même soi face au miroir. Le reflet de nous-même dans une œuvre scellée, notre image, notre visage, la face visible de toutes nos connections. Chaque objet est un espace temps, une installation en soi, durable, une œuvre qui traverse le temps au delà de nos mémoires intimes.

La raconter est une gageur, cette installation est à vivre d’urgence, seul, à plusieurs et même avec des enfants tant les niveaux de lectures, d’interprétations et de ressentis sont multiples.

Chiharu Shiota a accepté de nous recevoir et de répondre à nos questions.

Comment nous décririez-vous « Small room » ? :

Je me suis inspirée de la phrase de Franz Kafka « Chacun porte une chambre en soi » tirée de son journal écrit entre 1917 et 1919. J’ai tout de suite pensé à des valises, elles transportent l’essentiel de nos vies, elles voyages avec nous, portent nos exils, notre histoires, nos objets intimes… En suspension sur des cordes, elles flottent, elles bougent, elles sont les mouvements de populations, les exils… Chacun de nous a un espace intime, une valise intérieure où il range tout, une petite pièce personnelle.

Quel est votre « Small Room » ? :

Nous avons tous en nous cette small room mais elle est toujours secrète et doit le rester.

Comment avez-vous créé cette installation ? Est-elle juste pour la galerie Templon ? :

Oui, je crée toujours in-situ. Je viens avec mes idées, mon matériel et je me sers ensuite du lieu, de son espace pour inventer un monde, une installation unique.

Pensez-vous à la réaction des visiteurs ? :

Quand je crée non, je n’y pense pas, j’invente un espace, je pense à mon œuvre. Le moment le plus dur c’est juste après avoir terminé mon installation avant que les visiteurs la voient. Je ressens beaucoup de pression dans cet espace temps d’attente. Le jour du vernissage tout va mieux, les gens sont là ils sont dans l’installation, ils la vivent, ils me parlent parfois, j’ai des retours, je respire mieux !

Quelle différence faites-vous entre l’installation et les autres objets de l’exposition ?

L’installation est éphémère, elle a un temps précis et ne vivra plus ensuite, dès sa création je sais qu’elle va disparaitre vite. Sa place est dans la mémoire des visiteurs et je trouve cela très fort, chacun emporte avec lui un morceau de l’installation.

Je voulais aussi avoir des pièces qui restent, dans mon atelier j’imagine et je crée des petites installations objets qui vont durer, voyager, pouvoir être gardé.

Vous allez représenter le Japon à la Biennale de Venise, vous habitez Berlin, vous vous sentez japonaise, Allemande ou citoyenne du monde ? :

Je suis artiste !

Je suis fière d’avoir été choisie par le Japon pour la Biennale de Venise.

Quand on parle de moi en Europe ou aux USA, les journalistes disent que je suis japonaise, quand la presse japonaise parle de moi, elle dit que je suis d’origine japonaise mais que je vis à Berlin…

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur votre œuvre pour la Biennale de Venise ?

Elle va s’appeler la « clef dans la main ». nous avons tous besoin de clefs pour avancer, ouvrir des portes, aller ailleurs. Au Japon il y a eu Fukushima, une sorte d’arrêt dans le temps, maintenant il faut utiliser les clefs dans nos mains pour créer le futur, inventer de nouvelles solutions, une vie après.

Fukushima influence t-il votre travail ?

Je ne peux pas dire cela, évidement il laisse des traces en moi, perceptibles dans mon travail, mais je ne me sens pas capable de créer à partir de cet événement.

On m’a proposé par exemple de faire une installation au sujet de Fukushima, j’ai visité le lieu et j’ai dis non, de quel droit pourrais-je me servir de ce drame pour créer ? Comment prendre toute cette violence à mon compte ? Quel poids et quelle place cela aurait face au drame de tous ces gens qui ont perdu des proches, leur maison, leur vie…

Quels sont vos projets ?

Je vais faire des installations aux USA, en Australie, en Italie. Pour l’Italie j’ai imaginé un espace de fil où des papiers volent, chaque fois que quelqu’un veut écrire sur un petit papier il s’envole. Ils sont nombreux suspendus dans la toile. (Chiharu Shiota nous montre une photo de l’œuvre sur son téléphone, même en image l’œuvre est saisissante).

Pour vous qu’est-ce qu’un artiste ?

La question est facile, mais la réponse est très compliquée, impossible même !

Si je savais ce qu’est un artiste, je crois que je ne chercherais plus, je ne créerais plus…

Visuels : (c) Bérénice Clerc.

 

 

 

 

 

 

 

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