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Un samedi intensément culturel au Festival Oh Les Beaux Jours à Marseille

Un samedi intensément culturel au Festival Oh Les Beaux Jours à Marseille

27 mai 2018 | PAR Yaël Hirsch

Festival éclectique, irriguant de multiples lieux de Marseille de créations, lectures, spectacles autour de la fiction, Oh Les Beaux Jours célèbre sa deuxième édition. Toute La Culture a vécu de l’intérieur cet événement riche et généreux.

Du 22 au 27 mai, la deuxième édition des Oh Les Beaux Jours invite, sous son titre beckettien, les Marseillais à célébrer la fiction sous toutes ses formes et ses hybridations en compagnies d’auteurs (Joy Sorman, Laurent Gaudé, Nathalie Kupferman, Sorj Chalandon, Arnaud Cathrine, Jean Echenoz, Véronique Ovaldé, Dany Lafferière, Céline Leroy, Leslie Kaplan, Philippe Claudel, Pierre Lemaître, Laurent Mauvignier, Marie Darrieussecq) mais pas que… (le philosophe Bruno Latour, les acteurs Isild Le Besco, Lolita Chammah, Réda Kateb, des dessinateurs, les chanteurs de La Rumeur, Philippe Katerine ou Yann Wagner…).

La plupart des conférences sont gratuites, les spectacles également ou de tarif modeste (toujours moins de 15 euros). Si le QG du festival est derrière le port aux bien nommées Rotatives, Oh Les Beaux Jours irrigue tout le centre ville avec des lieux emblématiques de la culture à Marseille comme Le Mucem, l’Alcazar, la Criée, le Musée d’Histoire, la Canebière ou la Friche… Toute La Culture est ce week-end à Marseille pour faire cette expérience unique de la fiction et a eu un samedi riche en émotions et en kilomètres parcourus.

Pas de grand soleil pour célébrer Oh Les Beaux Jours mais un temps doux et couvert pour courir d’un lieu à un autre. Ce n’est pas si facile de se repérer dans Marseille où la culture se cache dans des lieux secrets (le Musée d’Histoire est accessible… depuis un centre commercial, les Rotatives se présentent comme un bar et le Mucem a tellement d’événements à la fois qu’y retrouver les lectures et les concerts est une mission). Autre difficulté joyeuse : choisir son programme. Ce samedi 26 mai, rien qu’à 11h, il y avait pas moins de quatre événements. Nous avons laissé de côté avec peine Céline Leroy, François de Smet et Ramona Badescu pour choisir deux femmes et un homme pour nous parler de Mai 68…

Au Musée d’histoire de Marseille, donc, l’auteure Leslie Kaplan (Mai 68, le chaos peut être un chantier, POL, 2018) et la politiste Isabelle Sommier (Marseille année 68, Presses de Sciences Po, 2018) parlaient des femmes et de Mai 68. Le débat était animé en trois temps forts (les acquis pour les femmes, leur absence du mouvement, les conséquences) par Vincent Martigny. Sur les pas de l’historien Michel de Certeau, les deux intellectuelles ont mis l’accent sur Mai 68 comme un moment de « prise de parole ». Pour elles, cette discussion a bouleversé l’ordre des choses. Il y a eu alors une sortie du silence qui caractérisait le gaullisme : silence sur la guerre d’Algérie et silence sur la sexualité.

Pour Leslie Kaplan – qui était à l’époque engagée et travaillait dans une usine de femmes : « Le mouvement de mai 68 et en particulier les femmes ont dit ‘on ne va pas rester à cette place’, se contenter de produire et consommer. » L’auteure a dit toute la force de l’enthousiasme des ouvrières qu’elle côtoyait, même si elles n’étaient pas en tête des mouvements syndicaux. Isabelle Sommier a décrit le processus « d’invisibilisation » des femmes qui dure bien après 1968 et a souligné le machisme des partis et syndicats. Leslie Kaplan à corroboré ce reste du patriarcat avec l’exemple d’un militant très engagé qui empêchait  pourtant ses filles de manifester… Un extrait du documentaire 8 femmes en mai 68 de Xavier Barthélemy montre bien cette « domination masculine” de 1968 où les filles tapaient à la machine des tracts écrits par des hommes et où la révolution du prolétariat passait avant l’émancipation des femmes. « Une femme qui parle est forcément un peu hystérique, c’était ancré dans la culture », explique Leslie Kaplan. Et s’il faut relativiser la « révolution 68 », la libération des femmes n’a pas commencé avec le mois de mai pour Isabelle Sommier, il y a eu toute une série de révoltes tout au long des années 1960 qui ont fait « comme une cocotte minute ». Les jeunes ont émergé comme population à part entière via la culture « pop » et les femmes ont commencé à se « décorseter ».

Cela dit, « avoir été en mouvement pendant la grève et mai à été inoubliable », pour Leslie Kaplan. « A partir de là, les femmes ne voudront plus se taire », a ajouté Isabelle Sommier, montrant que parler en petit groupe est alors devenu indispensable et que la notion de sororité a permis aux femmes de s’exprimer hors d’organisations souvent machistes et violentes. Il y a trois spécificités de la ville de Marseille pour Isabelle Sommier : l’importance des luttes immigrées, les luttes féministes se concentrent à Marseille sur les violence faites aux femmes après le procès des violeurs de Anne Tonglet et Araceli Castellano défendues par Gisèle Halimi, en 1974. SOS femme battue naît en 1976 à Marseille, qui est aussi parmi les premières villes à défendre les droit LGBT. Pour Isabelle Sommier, « comparer mai 68 avec le mouvement #metoo paraît audacieux car le mouvement vient du haut pour #metoo il venait du bas en mai 68 ». La troisième génération du féminisme se complexifie de nombreuses questions dont l’intersectionnalité et les leçons de 68 pour la cause des femmes sont difficile à tirer, même si rappeler les luttes et les acquis ouvre les horizons.

Après la conférence, nous avons pu visiter l’exposition du Musée d’histoire qui porte sur Marseille et Mai 68 et montre des tracts locaux, donnant la parole à des étudiants et syndicalistes phocéens.

A 15:00, à l’auditorium du Mucem, Marie Darrieussecq et Arnaud Cathrine ont répondu à l’appel de MP2018, 350 événements locaux sur la question de l’amour, pour trouver 7 œuvres dans 6 musées du département et créer 7 nouvelles écrites à 4 mains, à lire à voix haute avec chacune un titre. La lecture s’appelle « A quoi tu rêves » et est brillante. Le Rêve d’André Marchand sort des Regards de Provence et nous promène à Cannes pour donner vie à la fantasmatique Mona. Quelques flacons de parfums de Grasse donnent vie à une série d’angoisse chez une maîtresse. Un sphinx distille son mystère. Marie Tudor sort du Mucem pour nos épouvanter à partir de son portrait. « Marie tu dors? » Le duo rencontre un grand succès dans leurs lectures en « X » de punchlines de fiches tinder à partir de Kezdi de Vasarely. Une stèle mortuaire élevée par une veuve romaine et l’épitaphe à son mari Blaesius est l’occasion d’interroger leur amour et de lire Ovide que Darrieussecq a traduit.

Dans « Dis moi oui » la Pomone de Gilles Garcin se pâme et en a marre de poser de manière lascive. La performance se finit sur les mots « le vieux monde est dernière nous. Les femmes sont dans la forêt », beau non?  Et Marie Darrieussecq retrouvait le public un peu plus tard, à 18h, pour lire Chez mon père, événement créé à Arles à l’été 2017 et repris à la Maison de la Poésie, à Paris.

A 19h30 nous aurions bien aimé écouter Lamia Ziadé nous parler de sa « Très grande mélancolie  arabe » mais la salle des Rotatives était prise d’assaut et nous n’avons pas pu nous y glisser.

Enfin, pour finir la journée en beauté et en politique très chantée, à la tombée de la nuit, le mythique groupe de rap La Rumeur donnait au Festival Oh les beaux jours la primeur de son spectacle avec l’acteur Réda Kateb. Une fois trouvée l’entrée (annoncé au Mucem, le concert avait lieu au sommet du Fort Jean), l’amphithéâtre en plein air était une scène magnifique, avec la grande roue du port en fond coloré… « Super cadre », ont souligné les artistes : « Ça nous change de la banlieue de Paris « . Ekoué et Hamé chauffaient la ville de Marseille, « les frères » en demandant « toutes les mains en l’air ». Ils ont entonné les tubes engagés comme « Tout brûle déjà » hymne annonciateur de la montée du FN en 2012 , « Espoir abstrait » sur la diplomatie facile ou “Sous peu il fera jour” sur l’Etat d’exception. Selon leurs paroles aussi poétiques que politiques, ils ont emmené se promener et pisser le chien qui aboyait dans leur tête, et chantaient aussi la BO du film qu’ils ont fait ensemble avec Réda Kateb, Derniers Parisiens (2017). Quant à l’acteur il intervenait parfois pour changer le flow de la soirée en disant devant un public attentif du Céline, du Kateb Yacine ou du Franz Fanon. Une soirée à la fois joviale et critique, portée par un public heureux et placide.

Il reste ce  dimanche  27 mai pour profiter de Oh Les Beaux Jours et de l’effervescence de la fiction à Marseille, ce que nous comptons bien. Live-Report demain, programme ici. 

visuels : YH

Bouleversant Adieu Monsieur Haffmann au Théâtre du Petit Montparnasse
J’ai peur quand la nuit sombre, une pièce lacanienne écrite et mise en scène par Edith Amsellem d’après le Chaperon rouge
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]