Le rêve et le théâtre

14 juin 2017 Par
David Rofé-Sarfati
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Peut-on écrire qu’il existe un lien entre le rêve et le théâtre ? Certainement car le rêve est présent dans le théâtre sous formes de rêveries ou d’hallucinations. Aussi parce que, on s’en doute, les deux discutent avec notre imaginaire.

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Le premier lien entre le rêve et le théâtre est une contribution. Les rêves ont précédé les contes, les contes ont précédé les pièces de théâtre.  Des jeunes filles inquiètes d’un supposé ou avéré désir de leur père ont rêvés de se déguiser en bête pour lui échapper, ont rêvé de rendre leur père démuni. Ces jeunes filles ont rêvé tout cela avant qu’un Peau d’Ane se raconte dans les foyers puis qu’un écrivain s’empare de ce conte devenu populaire. Et cette nouvelle de Perrault donna lieu à des adaptations au théâtre. De la même façon on imagine que de nombreux fils ont rêvé d’être visités par leur père mort avant que ne soient publiés Dom/don Juan ou Hamlet. Les rêves nocturnes, les rêveries diurnes ont été et resteront une source d’inspiration intarissable pour les auteurs et les metteurs en scène.

A contrario, et ceci est la deuxième relation entre rêves et théâtre, les pièces lorsqu’elles nous touchent deviennent du matériau pour nos rêves. Dans un effet retour certains d’entre nous se sont autorisés à rêver de leur père mort après une représentation de Hamlet, ou de venger dans un rêve thérapeutique et de bravoure un père humilié dans la journée.

Le circuit entre rêve et théâtre se pratique dans les deux sens.

Mais le lien le plus intéressant entre le rêve et le théâtre est analogique. La psychanalyse considère le rêve comme une manifestation de l’inconscient, à l’instar des actes manqués ou des lapsus. Le théâtre est un acte, un acting dans un échange continu entre l’inconscient des comédiens et celui des spectateurs, dans un aller-retour articulé autour d’un pseudo-rêve partagé et constitué du rêve créateur de la pièce et du rêve qui sera déclenché par la pièce;  le spectateur aurait rêvé ou non la situation avant la représentation il pourra prêter à son rêve même construit a posteriori l’inspiration de la pièce qu’il est en train de voir.

Lacan pose cette boucle à sa façon lorsqu’il écrit que le théâtre est une présentification de l’inconscient. Dans cet échange entre ce qui se passe sur scène et ce qui se passe malgré lui dans la psyché du spectateur l’inconscient en éveil y retrouve ses deux modalités, sa division et son immanence. L’inconscient n’a pas de montre.  Le théâtre à la différence du cinéma offre cet exploit car chaque re-présentation est unique, elle est la première et la dernière. Puissions-nous voir la même pièce chaque soir, elle serait toujours différente dans notre expérience comme un rêve récurrent. Deuxième modalité, notre inconscient est structuré comme une salle de théâtre séparé entre la scène et le parterre. Nous pensons tout en nous  regardant penser.  Par cette division le rêve qui fait théâtre et le rêve qui vient du théâtre est discuté, digéré. Par Freud nous savons que cette digestion procède d’une transformation, d’un travail d’élaboration secondaire qui transforme le rêve dans son contenu latent en un souvenir modifié, censuré et déguisé. Nous savons aussi que chaque rêve dans son élaboration secondaire est destiné à un lecteur, un récipiendaire. Au théâtre l’ayant droit de l’interprétation du rêve n’est rien que le défaut d’interprétation du metteur en scène et des comédiens. Ils leurs manquent toujours un peu de compréhension, aussi long et poussé que fut l’étude du texte il y a un reste qu’il espère découvrir lors des représentations.  Ce manque se transforme en une demande au public, et subsidiairement fabrique le désir de jouer. Au thèâtre le public compte, au moins pour ses inconscients au travail. Chaque comédien est traversé par son texte, il est le garant de son interprétation mais il le sait, il ne possède pas la totalité de l’explication. Le public est là, pas plus compétent certes mais la discussion entre les inconscients est un des objets du théâtre. Dans cette discussion l’espoir d’y voir un peu lus clair. Une tradition au théâtre annule une représentation si le nombre de spectateurs n’est pas au moins égal au nombre de comédiens sur scène. Chaque comédien, par le procédé en principal des identifications et des déplacements mérite  de posséder au moins son partenaire de rêve, son complice d’inconscient.

Le rêve débute à la première tirade, l’inconscient se réveille et se précipite pour associer librement. Une représentation de théâtre affaiblit les défenses et les censures afin que les inconscients plus proches communiquent. Peut-être que les applaudissements, vigoureux lorsque le public est conquis, remettent un peu d’ordre dans tout cela, referment les soupapes d’un inconscient qui a pris l’air.

Un comédien confiait qu’il pensait parfois que les applaudissements lui signifiaient son renvoi. Et pouvons-nous imaginer une pièce de théâtre finissant sans ce tapage, sans ce réveil de ça qui serait un rêve ?

Crédit Photos, William Mesguich Hamlet dans une mise en scène de Daniel Mesguich  © Chantal  Depagne-Palazon

 


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