Motion Picture de Lucy Guérin

30 janvier 2017 Par
Marianne Fougere
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Alors qu’est sorti cette semaine sur nos écrans Lumière ! L’histoire commence, la chorégraphe australienne Lucy Guérin semble, à sa manière, rendre hommage aux célèbres frères, poursuivant leur travail de mise en mouvement des images.

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Pour un public français, même cinéphile, il n’est pas certain que le nom de D.O.A. (Dead on Arrival) évoque quoi que ce soit. Classique du film noir américain, cette œuvre signée Rudolph Maté raconte l'(en)quête d’un homme, empoisonné, pour identifier ses propres assassins. Si nous ne l’avez pas vu, pas d’inquiétude puisque le Théâtre des Abbesses vous offre précisément la chance de combler cette lacune cinématographique avec Motion Picture, spectacle singulier chorégraphié par Lucy Guérin.

Le pari de cette dernière consiste à faire cohabiter sur scène deux mondes qui, d’ordinaire, coexistent bon gré mal gré, l’un prenant le pas sur l’autre, l’autre tentant de renverser à son profit la hiérarchie établie traditionnellement entre eux. On sait, en effet, combien le cinéma parvient si bien à capter dans ses moindres gestes un art trop souvent condamné au registre de l’éphémère. On déplore aussi parfois le recours aux images et à la vidéo fait de plus en plus souvent par les chorégraphes. Guérin va, quant à elle, à l’encontre de ces deux pratiques. Dans sa nouvelle création, le film est traduit par le mouvement et projeté dans cet espace d’entre-deux entre interprétation et transformation.

Projeté au fond et sur les côtés de la salle, le film donne au spectacle son tempo. Sur le plateau, six danseurs reproduisent ce qu’ils voient sur l’écran, imitant jusqu’au mouvement des lèvres des acteurs. Parfois, ils répondent, réagissent voire se rebellent contre certains des gestes ou des émotions qui leur parviennent depuis l’arrière de la salle. Mais, plus l’on avance dans le film, plus Guérin s’en affranchit pour se le réapproprier de manière créative. Sous nos yeux, l’étroite relation entre image et danse se fragmente ; l’image se tient peu à peu à distance et la danse occupe peu à peu la place du personnage principal. A l’instar du poison qui s’infiltre dans le corps de ce dernier, la danse irrigue progressivement le film si bien que le spectateur ne sait plus très bien qui des danseurs ou des acteurs regarder.

Le génie de Guérin réside dans la manière dont elle parvient à proposer une nouvelle écriture, et donc une nouvelle lecture, du film de Rudolph Maté. Mais par-delà la mise en question des angles de vue, des perspectives et des ambiances de D.O.A., c’est notre rapport aux images que la chorégraphe et ses danseurs au cordeau interrogent. La danse, plus que doublure ou sous-titre, devient alors le moteur d’un vertige saisissant.

Visuel : ©Gregory Lorenzutti