A Londres, le superbe hommage de la Tate Modern à Robert Rauschenberg

2 avril 2017 Par
Alexis Duval
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A travers une rétrospective parfaitement orchestrée, l’institution britannique célèbre un artiste considéré comme le père du pop art et qui n’a cessé de question la forme des oeuvres d’art.

« A picture is more like the real world when it’s made out of the real world. » Soit : « Une image ressemble davantage au monde réel quand elle est extraite du monde réel. » En exergue de l’exposition que lui consacre la Tate Modern de Londres, cette citation de l’immense Robert Rauschenberg (1925-2008) pourrait résumer à elle seule l’ensemble de son oeuvre. Jusqu’au 2 avril, l’institution britannique accueille une rétrospective bienvenue autour de l’indispensable polymorphe américain – la première qui lui est consacrée depuis sa mort. Tout au long d’un parcours foisonnant, le visiteur découvrira à quel point le créateur est une figure marquante de l’art moderne.

Il y a chez Robert Rauschenberg du cubisme, du surréalisme, du pop art et de l’expressionnisme abstrait. Le cubisme, d’abord, parce que c’est un adepte du collage, pratique de prédilection des avant-gardes européennes du début du XXe siècle. Pablo Picasso fut le premier à faire sienne la technique, avec, en 1912, Nature morte à la chaise cannée. Un tableau qui se caractérise par une utilisation de matériaux divers collés sur une toile cirée elle-même cernée d’une corde qui fait office de cadre ; de forme ovale, il manifeste le résultat de l’utilisation d’un procédé de juxtaposition d’éléments vus en plan et d’éléments issus d’une élévation.

Cette technique, Rauschenberg, élève de Josef Albers, la réemploie plus de quarante ans plus tard, et la transcende jusqu’à en faire sa marque de fabrique. Sa série de combine paintings, en particulier, est faite d’oeuvres immensément ludiques : le spectateur est invité à distinguer les différentes couches, la manière dont elles s’imbriquent, se juxtaposent, se superposent, se fondent les unes dans les autres… Bref, à observer comment un morceau de tissu sur lequel il griffonne puis colle du papier peut former une oeuvre d’art.

Bed et Monogram, deux des plus célèbres combine paintings

Outre les inspirations cubistes et surréalistes, l’usage que l’artiste américain fait du collage s’inscrit, dans une certaine mesure, dans la continuité des ready mades de Marcel Duchamp, qui détournait les objets du quotidien (le plus célèbre, Fontaine, controversé s’il en est, consiste en un urinoir en porcelaine simplement signé R. Mutt). Avec Bed (1955), Rauschenberg va plus loin : il reproduit la forme d’un lit dans un cadre de bois avec les draps de sa propre literie – preuve de son investissement physique dans son travail – et macule le haut de la toile de multiples jets de peinture. Rauschenberg évoque Bed comme « one of the friendliest pictures I’ve ever painted… my fear has always been that someone would want to crawl into it. » – « une des oeuvres les plus sympathiques que j’ai jamais peintes… Ma crainte a toujours été que quelqu’un ait envie de se glisser dedans ! »

Un des plus célèbres combine paintings est certainement Monogram (1955-1959). La structure déroute par son aspect (une tête de chèvre angora coincée dans un pneu et posé sur une toile peinte carrée) et contraste avec la simplicité évoquée par son titre. Même si c’est la première fois qu’elle est exposée au Royaume-Uni, dommage qu’on ne puisse l’apprécier que sous une chape de plexiglas, contrairement à son lieu d’exposition habituel, le Moderna Museet de Stockholm, où l’on peut s’asseoir par terre face à l’oeuvre et mieux l’envisager.

Considéré comme le père du pop art, Rauschenberg est un explorateur de supports mais aussi de matières. Mobilité-staticité, animé-inanimé, mais aussi solide-liquide-gazeux : l’artiste aime travailler le contraste sous toutes ses déclinaisons. On reste fasciné devant Mud Muse (1968-1971), ce gigantesque bassin de 3,65 mètres sur 2,75. Rempli d’un étrange mélange de couleur marron clair dont s’échappent des bulles. Il est rare de croiser dans un musée la mention suivante : « Ne pas s’approcher, l’oeuvre risque de vous éclabousser. » Un conseil qu’on pourrait appliquer à toute la rétrospective, dont la sélection d’oeuvres éclabousse le spectateur de toute la créativité protéiforme de Rauschenberg et dont le parcours ne pouvait être plus inspirant.

Crédits photo : Alexis Duval


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