Danse

Le ballet « sens » dessus dessous de Wayne McGregor

Le ballet « sens » dessus dessous de Wayne McGregor

09 février 2017 | PAR Marianne Fougere

Le chorégraphe fait vibrer Garnier au son du beat électronique. Un monde fantasmagorique où se croisent les genres et les disciplines, où se démultiplient les champs du possible et les lignes de fuite.

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Alors que nos yeux se perdent dans le sublime plafond signé Marc Chagall, des battements (de mains ou de cœur ?), soudain, nous saisissent par surprise. L’éclairage de la salle faiblit peu à peu, tandis que, sur scène, une lumière d’un orange vif commence à nous en jeter plein la vue. Cette première vignette condense à elle seule l’esprit de la soirée à venir :  courte mais intense, tout n’y sera qu’éblouissement et émerveillement,  traînées lumineuses et étoiles filantes.

Tree of Codes est avant tout le récit d’une rencontre artistique nouée autour du livre de Jonathan Safran Foer. Wayne McGregor, Olafur Eliasson et Jamie XX : trois figures qui excellent chacune dans leurs disciplines respectives. Si l’on ne présente plus les deux premiers, invité régulier de Garnier depuis 2007 ou adepte régulier des coups d’éclats monumentaux, la présence du dernier « sur la scène » de l’Opéra national a sans doute de quoi titiller les tympans de certains mélomanes.

En effet, grâce à un savant algorithme, Jamie XX a transformé en lignes mélodiques  électroniques la partition fragmentaire de l’œuvre de Foer. De l’électro à Garnier ou le récit d’un bouleversement des sens, d’un renversement des codes en vigueur. Car, aux côtés des têtes connues de la troupe parisienne, se mêlent, sur le plateau, les coiffures colorées et les couleurs de peau métissées des danseurs du Random Dance. La presque nudité de l’ensemble, simulée à l’aide de costumes de couleur chair, brouille encore davantage les repères d’un public hésitant entre embarras et ferveur, entre stupeur et vibration – serions-nous revenus à l’ère Millepied ?

Cette multiplicité de récits, que la scénographie d’Eliasson s’amuse à redoubler en démultipliant les points d’optique, étourdit avec brio un public mis au défi de participer à la construction de l’espace scénique lorsque duos ou trios sont comme mis en abîme par un système de miroirs renversant. Le vertige ainsi produit ne saurait cependant berner trop longtemps ce même public exigeant et désireux de découvrir QUEL récit Wayne McGregor nous livre au travers de cette œuvre protéiforme? Quel lien établir entre les différents tableaux du ballet ? Quelle trame narrative s’élabore sous nos yeux ébaubis mais lucides ? L’absence de celle-ci ne signe-t-elle pas l’aveu de l’échec du langage chorégraphique dans sa volonté de traduire en gestes la langue littéraire, en objet scénique un livre ? Ou l’errance dramaturgique ne participe-t-elle pas bien plutôt du code-génétique d’une pièce inspirée par un objet de papier fait à coups de ciseaux et de mots ?

A l’instar de l’ouvrage de Jonathan Safran Foer qui donnait à voir une autre lecture du recueil de nouvelles composé par Bruno Schulz, l’écriture de McGregor rebondit sur les horizons entrouverts autant par la littérature que la musique ou la scénographie. S’aventurer dans la forêt des signes c’est se risquer dès lors à ne plus savoir qui de la danse, de la musique ou de la scénographie donne l’impulsion non seulement aux deux autres mais également aux corps. Fascinante, cette mécanique menace à tout moment de s’enrayer. Ainsi, succède à la fluidité de Marie-Agnès Gillot la fiévreuse speed dance des danseurs de McGregor. Simultanément verticaux et horizontaux, les corps de ceux-ci ricochent parfois contre la musique endiablée de Jamie XX, preuve rassurante de leur fragile humanité. L’histoire de Tree of Codes est en réalité celle d’une puissante et époustouflante expérimentation, une histoire to be continued nous l’espérons.

Visuel : © Joël Chester-Fildes

 

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]