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[Interview] Bartek B « le but recherché dans mon travail c’est de figer le temps »

[Interview] Bartek B « le but recherché dans mon travail c’est de figer le temps »

26 octobre 2016 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Jusqu’au 13 novembre, la Pijama Galerie expose les tissages photographiques de Bartek B. L’occasion pour Toute La Culture de rencontrer cet artiste d’origine polonaise qui au fond, rêve d’être un écrivain russe

Nous sommes devant deux séries de sept autoportraits semblables et différents à la fois. Quel est ce trouble ? 

Il y a deux séries d’autoportraits qui de fait ont comme source internet. C’est déjà une interrogation sur soi sur son rapport au monde. On est en relation avec le monde la plupart du temps grâce à internet même si c’est une relation virtuelle. Faire des autoportraits c’est essayer de se connaitre soi-même et  par rapport au monde qui nous entoure, parce qu’on est souvent en interaction sauf si on est un ermite (rires). Donc la première série qui s’appelle Seven Days c’est une recherche sur le plus petit changement possible en soi à travers des tissages photographiques qui me ressemblent sans me ressembler. Seven Days: Ce sont sept photos prises avec 24h d’écart pendant une semaine. Certains visages sont étranges presque christiques et se délitent parfois un tout petit peu. C’est justement cela qui est recherché, cette mise en avant de soi et du monde.

On a la sensation d’un mélange de photographies.

Chaque bandelette de cinq millimètres correspond à une photo dans ma méthode de tissage. Donc sur chacun des tissages il y a, à chaque fois sept photos. Pourtant on a l’impression que c’est à chaque fois la même photo parce que j’ai essayé de me mettre à la même place sans trop bouger entre deux prises.

Pour la seconde série, Seven Faces, ça a également une relation avec internet et les réseaux sociaux puisque c’est un mélange de sept expressions de visages différentes qui sont coordonnées aux couleurs de mon vêtement, ce qui donne cette effet un peu pixélisé en bas de la photo. On voit très bien le mélange des photos, qui donne des visages qui sont un peu monstrueux, dans les deux sens du terme, car étymologiquement – du latin Monstrare –  c’est le fait de montrer, en plus d’être effrayant. Cette oeuvre est une sorte de critique de Facebook où beaucoup de personnes postent leurs humeurs, leurs tristesses, leurs joies et tout ce qui leur arrive, parfois plusieurs fois par jour.. Pour moi ça évoque une « monstration monstrueuse ».

J’ai immédiatement pensé aux  portraits à la chaîne de Roni Horn. 

L’une des références que j’ai, ce sont les portraits de Roman Opalka  qui se photographie après chaque toile. Il y a donc des centaines de photographies sur lesquelles on le voit peu à peu vieillir. Alors que moi c’est l’inverse, le but recherché dans mon travail c’est de figer le temps.

Quelle est votre technique ?

Il y a deux phases dans mon travail. La première, j’aime dire qu’elle est un peu ouvrière puisque je répète le même mouvement pendant des heures de découpage. Je découpe tout simplement les photos au massicot et ensuite il y a la phase artisanale :  je tisse manuellement ces bandelettes que j’ai découpées au préalable.

Vous êtes architecte de formation, c’est de là que vient cette passion pour les croisements et les lignes ?

Cette idée m’est venue parce que j’ai toujours beaucoup aimé la photographie et j’ai passé beaucoup de temps lors de mes études d’architecture en labo photo à tirer mes propres photos en noir et blanc. Ensuite je voulais travailler à partir de mes photos, mais c’était trop banal : avec Instagram, et l’outil numérique tout le monde peut faire une belle photo et donc je voulais  un peu faire quelque chose qui sorte du lot et qui m’intéressait. En plus de cela je voulais vraiment travailler avec mes mains. Je ne voulais pas seulement faire des prises de vues mais donner une autre expression à la photographie. Donc au début j’ai fait des petits collages, mais ça ne me satisfaisait pas, alors je me suis mis à découper et enfin à tisser. Ma première oeuvre date de 2008, c’est un double portrait de mes parents, que j’ai tissé, et qui est composé de plusieurs photos d’eux, prises à des époques différentes.

J’ai terminé mes études d’archi en 2005 mais je n’ai eu une vraie activité de photographe-plasticien qu’à partir de 2012 avec ma première oeuvre de production artistique : la Femme tsunami. On voit le travail d’architecte car elle a demandé un plan de montage compliqué pour pouvoir entrecroiser quatre largeurs de bandelettes. Ensuite j’ai fait ma série d’autoportraits. Plus je travaille manuellement plus ça m’intéresse: le travail manuel permet d’apprendre des choses, d’avoir des accidents.

Sur la première série d’autoportraits, vous cherchez tout sauf l’accident.

L’accident arrive dans les décalages. La recherche là c’est d’être le plus fixe possible.

Ensuite vous avez reproduit plusieurs oeuvres d’art : une Origine du monde épilée et la Joconde mixée avec une figure de Manga.

Pour le détournement de la Joconde, c’est cette confrontation de deux cultures qui sont tout autant diffusées et qui interrogent sur l’action de diffuser une oeuvre. Cela renvoi au regardeur qui va au musée et qui se confronte quelques secondes à l’oeuvre. Anectodictement : mot inconnu de nos dictionnaires, il pourrait être remplacé par: Anecdotiquement c’était aussi de confronter le stéréotype du touriste asiatique qui vient voir la Joconde et qui véhicule sa culture.J’ai choisi l’oeuvre la plus emblématique.

Ce qui intéressant c’est que la Joconde surpasse alors qu’elle est très trafiquée !

Evidemment, il y a un travail sur tout le mystère que véhicule La Joconde. 

Et concernant l‘Origine du Monde, pourquoi l’avoir montré en deux versions, épilée et pas ?

L’idée était de faire dialoguer le tableau de Courbet avec le texte de la Genèse. Sur le recto de l’oeuvre – présenté sous forme de retable – on trouve les six premiers jours. C’est pour ça que le tissage crée des décalages car il y a six photos mélangées. Et le verso constitue le repos, et c’est une interrogation sur le loisir dans la sexualité. Et l’idée du pubis rasé renvoyait à la commande originale attribuée à ce diplomate turc, Khalil-Bey L’oeuvre était cachée. Aujourd’hui elle est surexposée, moins choquante. Ce verso est choquant de par sa nouveauté, c’est pourquoi il est sur la face cachée du tableau.

Pour finir, parlons de vous barbu ( comme vous aujourd’hui) où vous avez une allure de prophète, marxiste le prophète !

Quand j’ai commencé à me laisser pousser la barbe, je diais à tout le monde que je voulais ressembler à un écrivain russe. Sur cet autoportrait, il n’y a pas que moi, je me suis mélangé avec Tolstoï. J‘adore lire les romans russes. C’est aussi mettre en lumière un rêve, j’adorerai écrire comme lui. A défaut, au moins, je lui ressemble un peu.

Visuel : ©DR

Infos pratiques

Musée d’Archéologie Nationale de Saint-Germain-en-Laye
Museum of Modern Art (MoMA)
Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi