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# Tu veux ma photo ?

# Tu veux ma photo ?

01 octobre 2014 | PAR Fanny Bernardon

Cyprien, Norman et Youtubers de tout pays, Instagram, Facebook, Pinterest, Snapchat, sur la Toile ou derrière le clic d’un smartphone, les années 2010 sont indubitablement sociales et bâtissent à grande vitesse de nouvelles pratiques culturelles. Nouveaux langages et nouveaux usages, les frontières sont dépassées, les définitions réécrites. Nous parlerons ici d’un domaine, celui de la photographie, qui de bâtard est devenu artistique, et que l’on désigne aujourd’hui sous une appellation courante, qui englobe tout, sans rien vraiment désigner, l’image.

L’ère que nous traversons actuellement est donc celle de l’image, du visuel, du voir et du vouloir être vu. Ceux qui le veulent et qui deviendront les futurs utilisateurs et abonnés peuvent fabriquer et diffuser des images, au moyen d’outils nouvelle génération, pensés et conçus spécialement pour eux. On décompte parmi eux les désormais incontournables Facebook, Instagram ou encore Pinterest. Médias, réseaux, communautés, nombreuses sont les manières de nommer ces sociétés et applications numériques qui constituent aujourd’hui les principales voies de communication. Avant de comprendre comment ces puissances communicationnelles rebâtissent les relations sociales à travers l’image, il nous paraissait pertinent de rappeler que la photographie n’a pas toujours été aussi évidente, courante et publique.

Alors que les premières expériences de la « camera obscura » (chambre noire) et les daguerréotypes balisent les premiers pas de la photographie, celle-ci n’est encore qu’expérimentale et illégitime. La représentation picturale qui remporte la palme de la figuration depuis des siècles n’a pas encore cédé de place à cette toute nouvelle discipline que l’on considère au début du 19ème siècle comme purement mécanique. Les peintres, eux, dessinent, composent leurs palettes, et appliquent la couleur sur la toile, recréant alors une représentation des hommes et de la nature.

Face à cette écrasante présence difficilement détrônable, la photographie grandit en silence dans les laboratoires. Ceux qui la pratiquent ne sont ni auteurs ni artistes et encore moins photographes, ils sont scientifiques. Ils portent des blouses blanches et s’adonnent à des expériences qui visent à trouver la meilleure réflexion qui soit de la lumière. Dans l’idée de vous parler plus tard des formats photographiques et de leurs sens actuels, rappelons d’abord deux noms qui ont participé à la construction des « images » que l’on voit actuellement circuler partout.

La « photographie portrait » telle qu’on la connaît aujourd’hui, en vignette, individuelle, celle que l’on obtient en quelques secondes en insérant quelques pièces dans une fente de photomaton, existe et se démocratise grâce à Alphonse Bertillon. Criminologue de son métier, il est à l’origine du « bertillonnage », autrement dit, un système d’identification des criminels et malfrats. Alors que le service d’identification par empreintes digitales moderne n’existe pas encore, Alphonse Bertillon décide de mettre de l’ordre dans les dossiers de police et de faciliter le travail d’identification ; il y parvient grâce à la photographie et aux portraits individuels. Le « système Bertillon » est par la suite adopté en Europe et aux Etats-Unis, jusqu’à ce qu’il soit dépassé en 1970. Accordons néanmoins à ce criminologue la démocratisation du portrait qui d’une utilité policière est devenu ensuite une mode, un art et plus tard, une pratique mondialisée pour tous les passeports et cartes d’identité.

Nadar, de son vrai nom Gaspard-Félix Tournachon, né d’un père imprimeur et libraire, développe à sa façon l’art du portrait, d’abord par la caricature. Dans de petits journaux il s’amuse à croquer les personnalités et les grands hommes de son trait de crayon. « Le Musée des gloires contemporaines » qu’il lance en 1850, additionne un peu plus de 1000 vignettes. Alors qu’il se refait une situation et un compte en banque, Nadar installe son atelier au 30 Boulevard des Capucines à Paris. (Monet y élira domicile pour son travail lui aussi des années plus tard). La mode populaire est alors aux portraits et la photographie s’est construit une réputation. Nadar se met lui aussi à tirer le portrait et à nouveau il capture notamment derrière son objectif les visages de Richard Wagner, Victor Hugo, Jacques Offenbach, Gérard de Nerval, George Sand, Gustave Doré, Gustave Courbet ou encore Charles Baudelaire.

Charles Baudelaire, ami de Nadar qui s’est souvent fait photographier par lui, incarne pourtant le revers d’une médaille. Celui de cette tendance majoritairement ouvrière de se faire photographier dans son mobilier pour garder l’empreinte « en images » de sa situation sociale et familiale. L’auteur des Fleurs du Mal s’oppose en effet farouchement à la photographie et à ses admirateurs dont il parle dans ses termes : « Comme l’industrie photographique était le refuge de tous les peintres manqués, trop mal doués ou trop paresseux pour achever leurs études, cet universel engouement portait non seulement le caractère de l’aveuglement et de l’imbécillité, mais avait aussi la couleur d’une vengeance. […] Je suis convaincu que les progrès mal appliqués de la photographie ont beaucoup contribué, comme d’ailleurs tous les progrès purement matériels, à l’appauvrissement du génie artistique français. » Ce discours est celui d’un artiste, admirateur et critique de peinture , qui s’applique à déconstruire la photographie qui pour lui ne saura jamais représenter le Beau ou le réel auxquels il est très attaché.

Nadar et Bertillon sont les ancêtres de l’image fabriquée et diffusée aujourd’hui en masse sur les réseaux sociaux qui promeuvent très largement la promotion et la mise en avant de soi. Facebook, au delà des avantages communicationnels qu’il comporte, permet la création d’albums photographiques en ligne, qui reflètent bien souvent, les meilleurs clichés de soi. Les plus beaux endroits. Les plus belles assiettes. Les plus belles sappes. Les plus belles pompes. Les plus grosses soirées. Les chats les plus mignons. Les rencontres les plus enviables. Les potes les plus cool. Conscient que la photo publiée est vue, approuvée et commentée, l’éditeur réfléchit à chaque détail et à chaque mot avant de cliquer sur OK. Olivier Beuvelet parle dans Culture Visuelle de ces photographies comme « d’images de contact ». Images qui reflètent le statut de « témoin permanent » des usagers qui désirent être présents et sentir les autres présents.

Henri Cartier Bresson, Raymond Depardon, Robert Capa, Sebastiao Salgado, et tant d’autres photographes-reporters, sont partis et partent encore couvrir les guerres et conflits, les famines, la misère, les inégalités ou tout simplement les terres qui sont loin de nos yeux. Ainsi, ils immortalisent la grande histoire, la transmettent et la rendent inoubliable. Selon l’analyse de Roland Barthes, « cela que je vois s’est trouvé là, dans ce lieu qui s’étend entre l’infini et le sujet (operator ou spectator) ; il a été là, et cependant déjà différé ». Cette citation explique le caractère passé de ce qui est photographié. Ce que le photographe choisit de capturer marque l’empreinte du passé, la preuve que ce que l’on voit à existé.

Aujourd’hui Facebook, Pinterst et Instagram participent à cette nouvelle tendance qui n’est plus celle du « ça a été » mais du « j’y étais, énoncé que suscite presque irrésistiblement notre souvenir », comme le propose André Gunthert. Autrement dit, la photographie se serait déplacée de la promotion et de la démonstration du « cela » à celle du « soi ». Ce qu’on cherche à laisser aujourd’hui, c’est principalement l’empreinte de soi, preuve de son existence, de son importance et de son caractère unique et à part. Célébrités, acteurs, chanteurs, artistes, politiciens et anonymes ont largement et rapidement adhéré à cette activité récréative tout en image, en sourire, et en indiscrétion.

Face à ce constat, nous ne pouvons que nous interroger quant à la proposition massive de moyens de communication qui sont mis à la disposition des internautes. Ces diverses solutions qui permettent d’être en permanence dans un contact instantané, ne sortent-elles pas de leurs fonctionnalités premières pour finalement mettre en exergue le besoin intrinsèque à chaque être humain d’exister et de laisser son nom inscrit dans la masse d’utilisateurs qui surfent sur Internet.

Le succès des Youtubers humoristes Norman et Cyprien, parmi d’autres, des critiques cinéma et musique que sont Vlog, Le Fossoyeur de Film, Faux Raccords ou encore Link The Sun sont de bons exemples d’un phénomène désormais installé, de succès grâce à sa propre mise en scène. Ils imaginent, créent, montent, diffusent, proposent, analysent et racontent aux internautes, gratuitement. Anonymes, ils deviennent rapidement experts, professionnels, références. Ils sont pour certains d’entre eux suivis par des millions d’internautes qui attendent, visionnent, revisionnent et relaient leurs vidéos.

Ces illustrations du succès grâce à l’image peut, on l’imagine aisément, en tenter plus d’un. Une explication peut-être d’un phénomène qui prend de l’ampleur et qui promeut toujours plus la mise en scène de soi. Les réseaux sociaux, qui sont actuellement les actifs relais des images voient naître sur leurs plates-formes de nouvelles façons de communiquer. Les photographies elles-mêmes ont de nouvelles utilités ; des murs de nos salons ou des cadres de nos tables de chevet pour nous rappeler les bons moments passés, elles sont désormais montrées et partagées sciemment par des millions d’internautes pour notre auto-promotion.

De la photographie et de la représentation de soi, voilà ce que disait Charles Baudelaire, inquiet d’une société qui n’en mesurait déjà pas l’importance. « La société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. Une folie, un fanatisme extraordinaire s’empara de tous ces nouveaux adorateurs du soleil. […] Peu de temps après, des milliers d’yeux avides se penchaient sur les trous du stéréoscope comme sur les lucarnes de l’infini. L’amour de l’obscénité, qui est aussi vivace dans le coeur naturel de l’homme que l’amour de soi-même, ne laissa pas échapper une si belle occasion de se satisfaire. »

Visuel à la Une : © Nadar – Sotheby’s / Visuels : © Louis Daguerre – Société française de la photographie / @Captures d’écran Instagram

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Fanny Bernardon

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