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Claude Lévêque à la Galerie des Galeries, sur une invitation d’agnès b. : Hymne à la joie

Claude Lévêque à la Galerie des Galeries, sur une invitation d’agnès b. : Hymne à la joie

13 juillet 2011 | PAR Smaranda Olcese

Claude Lévêque répond à l’invitation d’agnès b. et crée dans l’espace de la Galerie des Galeries, Hymne à la joie, une installation profondément immersive, potentiellement subversive.

Inaugurée en 2001, la Galerie des Galeries place l’art contemporain au cœur du célèbre grand magasin parisien. Depuis désormais 3 ans, chaque été, carte blanche est donné à une personnalité du monde de la mode entretenant des relations privilégiées avec l’art contemporain. Ainsi, en 2009, Olivier Saillard, historien et directeur du Musée Galliera ou encore en 2010, la créatrice Vanessa Bruno. A l’occasion de sa carte blanche, agnès b. invite Claude Lévêque à investir l’espace de la Galerie des Galeries. Une amitié particulière la lie à cet artiste de renommée internationale dont elle suit l’œuvre et l’expose régulièrement à la Galerie du Jour, qu’elle accompagne également volontiers dans des concerts rock. Claude Lévêque a préparé une installation inédite, réalisée in situ, qui, avec une grande économie de moyens, transforme de manière radicale l’atmosphère du lieu.

Le couloir long et calfeutré qui fait la transition entre les Galeries Lafayette et cet exquis havre de paix nous conduit d’abord à la librairie de Claude Lévêque : nous retrouvons parmi les livres de son choix, Pier Paolo Pasolini, Jean Genet, Paul Celan ou Antonin Artaud, mais aussi des cd de musique rock, métal et punk, agressive et enragée. L’exposition s’ouvre déjà à nous, un espace unitaire, plongé dans une lumière tamisée, basse, d’où arrivent les échos d’une musique si connue et galvaudée – utilisée à tout va, dans la publicité ou dans la politique notamment –  qu’on pourrait avoir du mal à la nommer au premier abord. Il s’agit de L’Hymne à la joie, extrait de la neuvième symphonie de Ludwig van Beethoven, qui donne d’ailleurs le titre de l’exposition.

Le visiteur est immanquablement attiré par cette ambiance forte et en même temps inqualifiable. Le travail de Claude Lévêque se place au point précis de vacillement d’images mentales : nappes d’inconscient collectif, résidus de la culture pop, bribes de souvenirs intimes entrent en collision. C’est une manière pour l’artiste d’impliquer l’individu dans l’œuvre de façon physique et émotionnelle, de solliciter son imagination et sa capacité de projection. Le visiteur déambule dans cet espace qui s’offre à lui sans restriction aucune, sans explicitation non plus. Il rode entre des parasols aux branches desquels sont suspendues des guirlandes électriques, il prend enfin le temps de s’asseoir sur l’un des transats qui occupent la pièce, il finit par s’y allonger peut être et, ainsi libéré du poids de son corps, le regard rivé aux jeux de l’éclat timide des guirlandes, à s’abandonner aux assauts harmoniques de l’Hymne à la joie.

A mi-chemin entre la chaise longue et le lit de camp, ces sortes de brancards nous rappellent que la figure du lit tient une place particulière dans l’œuvre de Claude Lévêque : ainsi en 1986 sans titre (trou dans la tête) – un lit d’enfant en planches de bois dépourvu de matelas, donc impraticable, éclairé par une ampoule ballante, sans titre de 1990 – lit métallisé éclairé par dessous par un néon blanc, ou encore Le Grand Sommeil – alignement de lits en tube PVC, présenté au MAC/VAL en 2006. Repos, maladie, rêve, sexualité ou mort se conjuguent dans l’image du lit qui devient, l’espace d’un temps différent qui ne se mesure pas à l’aune de l’efficacité, de la productivité. Cette remarque de Léa Gauthier sonne incroyablement juste dans cette situation où, derrière les parois de la Galerie des Galeries, règne l’agitation hystérique et consumériste du grand magasin.

Les guirlandes électriques aussi sont un trope récurent des pièces de l’artiste. Ici accrochées aux parasols, elles évoquent des nuits de fête en plein air, des garden parties qui se prolongent dans la nuit. Au premier abord, l’Hymne à la joie pourrait résonner avec cette atmosphère de fête. C’est mal connaître Claude Lévêque, car, pour cet habitué du monde punk-rock, cela peut très vite mal tourner ! En 1993, il proposait une installation in situ dans une galerie à Montréal, à partir de débris de fête, tessons de bouteilles, guirlandes en papier arrachées, écrasées, paillettes et détritus – une œuvre à l’image d’une salle vide dévastée après le départ des invités. Pour cette exposition à la Galerie des Galeries, il fait preuve d’une subtilité autrement plus subversive. Dans cet espace accueillant, plusieurs temporalités sont à l’œuvre : le présent de l’expérience est inexorablement miné par un passé vague, impersonnel et obsédant dont les traces débordent à tout moment : les visiteurs sont rivés chacun à soi-même et à ses réminiscences. Les guirlandes comptent 1 ampoule sur 2 qui manque, leur lumière s’épuise, la musique s’enlise, piétine, nous arrive en vagues distordues par les machines de Gerome Nox, s’essouffle. La joie aussi. Elle semble finalement loin et hors propos : un magistral détournement !

photographies @ Marc Domage

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Smaranda Olcese

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